image 2

  • image 2

image 5

  • Image 5
Durant les cinq jours du Salon du Livre de Genève, du 29 avril au 3 mai 2015, dix-huit ancien-ne-s lauréat-e-s du Prix Interrégional Jeunes Auteurs (PIJA) se sont succédés sans interruption devant le clavier. Les textes, écrits en direct et en public par tranches de deux heures, ont été aussitôt imprimés pour recouvrir le stand. Une seule consigne : la dernière phrase de chaque texte devient la première du suivant...

 

Insomnie solaire

Voici, je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix quand il ouvre la porte, j’entrerai chez lui… Une cicatrice de lumière sur le côté, ça s’ouvre et je ne vois rien. Un aveuglement qu’on aime pourtant, il laisse déjà sur la langue le goût des vieux bonbons d’avant, avec le caramel et du beurre dedans.

Dans la tête c’est la nuit quand je vois le soleil, je fixe un moment dans les yeux et puis je trébuche.

Jésus dit « Moi je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » Lui il dit entre, et j’ai pris des pizzas, ça ira ? Quand les étoiles sont pas là le soleil danse. Il fait des banquets de gitan sur le canapé, troué. Autour il y a les épaves de tout le monde.

Il m’a dit de préciser que ce n’est pas un soleil qui brûle. Il a dit simplement je réchauffe, avec les cadavres de tout le reste autour, fumant. Au soleil mes idées ont une odeur de cramé. J’ai répété encore une fois qu’il faut de l’ombre, des heures à se retourner dans la tête, que c’est fini les moments forts, le paradis c’est la nuit quand il y a du soleil.

C’est une tentative vouée à l’échec de raconter le soleil mais il fallait changer un peu, et puis j’ai dit que si j’arrivais à écrire le soleil, qu’on le retrouve en Espagne et à Porto, entre les bouts de viande du kebab ou du blini.

Si j’avais eu un grand-père il m’aurait dit « mieux vaut mourir le soir car la journée on a toujours quelque chose à apprendre ». J’en ai pas eu alors je vous mens, mais on va faire comme si vous me croyiez. Des personnages qui s’arrêtent une seconde sur la page, vous pensez que j’ai assez de couleurs dans la tête pour les créer tous ?

Je vous ai espionnés, tous !Vous qui passez, sans faire attention, qui parlez trop fort dans le bus, qui boitez trop en marchant, je vous ai volés, tous, j’ai pris vos mots et je les ai balancés sur une page. Voici ce que j’écris. Le butin de vies volées. J’arriverais pas aujourd’hui, alors je m’en prends au soleil.

Il faudrait qu’il comprenne, le soleil, comme c’est impossible, illusoire, ridicule, de rester la nuit. Combien de temps depuis que je ne dors plus. Il ne partira pas, quoi qu’il dise, et il m’épuise, à rester, la nuit.

Je vous ai dit, je suis une menteuse, une voleuse, je prends vos secrets et je les tords, je les malaxe, je les déchiquète avec les dents pour en faire des histoires à vous faire dresser les poils, et quand vraiment je suis inspirée vous allez peut-être pleurer un peu.

Mais aujourd’hui je fais différent, je vous dévoile le soleil, et quand ça sera fait je serai à poil devant vous et vous direz, oh c’est niais. Si vous trouvez ça trop niais rappelez-vous que je brûle.

Il n’y a pas de grande falaise d’où se jeter, amants maudits, il y a un petit muret au bord du lac, une solennité qu’on se crée au clair de lune, le soleil et moi, quand il me dit qu’on saute à trois.

Les orteils font un bruit laid quand ils s’écrasent sur l’asphalte.

Je divague ? Vous vouliez plus de détails sur la soirée pizza ? Du croustillant peut-être ? Comment il est le soleil en vrai ? Il rit, il sait que je suis incapable de trouver des mots qui ont la forme de la mâchoire, qui suivent les courbes comme il faut et qui font de la lumière. Je lui ai demandé ce qu’il fallait écrire et il m’a parlé de Bernard l’ermite, il m’a relancé sur l’Autobiographie d’une moule et moi je voulais pas, il me fallait être ancrée sur Terre alors j’ai dit que j’écrirais le ciel et qu’il en serait le personnage principal. Qu’il serait tout nu devant tout le monde.

Je lui ai dit qu’il avait des angles comme Egon Schiele mais il sait pas qui c’est, alors si vous savez pas, comme le soleil, c’est des traits qui se cassent et je les appelle les mollesses acérées. Il dit qu’Egon il dessine juste du porno, en vrai. C’est peut-être lui qui a raison mais j’ai pas encore trouvé autre chose alors je reste sur mes mollesses. Je dessine au-dessus de la peau chaude les angles tout mous, il ne les verra jamais. C’est une œuvre d’art secrète, vous qui ne verrez jamais le soleil, la nuit, vous n’aurez jamais promené sur l’arête des os le gras du doigt, en butant un peu, vous penserez toujours que je vous raconte un porno édulcoré.

J’ai cru que j’avais trouvé, hier, quand j’ai hurlé violacé. J’ai dit que les reflets violacés, ceux qui dansent du bout des orteils sur sa joue, c’est les violences enlacées. Rappelle-toi que je ne brûle pas, il m’aurait dit. Et pourtant quand je regarde autour de moi il y a les squelettes décharnés avec leurs doigts carbonisés qui tendent vers le ciel, qui montrent le soleil. Et moi toute en boule qui frissonne encore où les autres brûlent.

Je vous l’ai dit je ne dors plus. J’ai une peur sélénite. Parfois il me dit que s’il y a le reflet de la lune dans les yeux c’est comme s’il était là un peu. Naïf. J’y vois son spectre, une lumière malsaine qui prend sa place, et j’ai peur toujours qu’il ne revienne pas, et je sais qu’un jour il partira. Insomnie solaire au clair de lune. J’ai des nœuds papillons le long des intestins qui serrent et qui empêchent de rêver.

Je partage les heures entre nuits blanches et pensées noires.

Tu la veux comment, ta pizza ? J’ai dit brûlée.

 

Manon Héritier, PIJA 2013 et 2014, 29 avril 2015, 10h-12h

 

 

– Tu la veux comment, ta pizza ?

– Brûlée.

– J’ai pas fait exprès, tu sais.

– De la brûler ? J’espère bien !

– Tu sais ce que je veux dire.

Il a refermé la porte du four et a posé délicatement la plaque sur la table. D’une main, il a soulevé la plaque et, de l’autre, a fait glisser la pizza sur la table. Les lamelles de poivrons carbonisées étaient prises dans un magma de mozzarella et de tomates desséchées.

– Je vais appeler un traiteur. Chinois, indien, tu préfères quoi ?

– J’aurais préféré que tu m’appelles tout de suite.

– Je sais. J’allais le faire, et puis j’ai eu peur. Indien, ça te va ?

Il a marché vers le téléphone et a composé le numéro. Il a coincé le combiné entre son oreille et son épaule puis, tout en passant la commande, a posé la pizza sur ses paumes comme sur un plateau, l’a pliée en deux, puis en quatre, avant de la jeter. Il a refoulé un rictus de douleur, la pâte n’avait pas eu le temps de refroidir.

– Cet indien-là ne vaut pas grand-chose. Je ne sais pas pourquoi tu t’obstines à commander chez lui

– Je croyais que c’était ce que tu voulais, de l’obstination.

– Il y a obstination et acharnement.

Il a passé ses mains sous l’eau froide avant de les secouer au-dessus de l’évier.

– Tu es difficile.

– Je préfère le chinois, c’est tout.

– Ce n’est pas facile pour moi non plus.

– Tu n’avais qu’à m’appeler quand tu as su. Juste un coup de fil, ce n’est pas la mer à boire.

Il s’est versé un grand verre d’eau qu’il a avalé d’une traite.

– J’avais mis la minuterie pourtant.

– Tu n’es pas attentif. Tu n’entends rien. Tu ne penses qu’à toi.

– Au contraire. Je n’ai pas appelé pour ne pas te faire de peine.

– C’est ridicule. Et on n’a toujours rien mangé.

– Le traiteur arrive.

Il a sorti deux assiettes, deux verres, deux fourchettes, deux couteaux, il les a disposés sur la table. Il a redressé le dernier couteau du bout de l’index. On entendit sonner.

– J’y vais.

– Tu reviendras ?

– Je suis toujours revenu. Arrête de me faire des reproches.

Il se dirigea vers l’entrée. On entendit la poignée grincer, la porte s’ouvrir puis se refermer, et des pas s’éloigner.

 

Fanny Voélin, PIJA 2010 et 2011, 29 avril 2015, 14h-16h

 

 

On entendit la poignée grincer, la porte s’ouvrir puis se refermer, et des pas s’éloigner. Un pas. Deux. Trois. Quatre… cinq…… six……… silence. On tend les oreilles. Silence. On les tend un peu plus, des oreilles tendues jusqu’à ne plus en pouvoir, tirée de force, sur le point de claquer… silence. Non. Oui. Non… il y a quelque chose au loin, un bruit de… de… de voiture qui part. Ah non, de voiture qui n’arrive pas à partir, une tentative, deux, trois… partie. Ça devait être quelqu’un qui venait de passer son permis, le pauvre. Un peu de tension. Peut-être la première fois qu’il conduit tout seul ou qu’il fait un long voyage. Oui, ça doit être cela, le premier long voyage. On entend le moteur qui chauffe, qui essaye, qui enfin marche bien, il enchaîne les kilomètres, un deux trois quatre dix cent, et le pilote il s’en sort toujours mieux. Reconnaissez-vous le bruit d’une voiture bien conduite ? C’est doux, c’est un ronronnement de chat, c’est le bruit de la tranquillité. Il faut être serein pour pouvoir bien conduire, pour avaler les bouts de route, le parcours. Pour bien conduire, il faut s’en ficher du monde, écouter seulement sa propre voiture. C’est pour cela que le bruit du moteur est si relaxant. On écoute encore un peu, en fermant les yeux, on se focalise sur la voiture, elle est là, on arrive à la suivre même quand elle est si lointaine, c’est l’oreille de l’esprit qui la suit cette fois.

On aimerait bien savoir où elle s’en va, cette voiture bénie qui fuit les problèmes avec sa conduite de plus en plus sûre. Mais en même temps, peu importe. Elle est au juste en train d’aller quelque part, un endroit important pour son pilote, là où il rêve d’aller depuis longtemps. On l’entend siffler sur la musique de la radio… Radio Nostalgie on dirait, oui, tout à fait, c’est un vieux tube qui passe en cet instant et lui il chante par dessus… le tube d’un vieux souvenir, on imagine, celui qui passait tout le temps quand il avait sept ans, l’été, et qu’il allait à la piscine avec ses amis, que de joie, que c’était beau le temps, il ne pleut jamais dans les souvenirs d’enfance… on l’entend chanter la joie de se courir après dans les prés, de se jeter à l’eau, de faire une bataille. Il doit aimer Radio Nostalgie pour cela. Et peut-être aussi parce que la musique d’aujourd’hui est plutôt nulle, qu’elle ne lui parle pas.

Quelle sera la musique de ce voyage ? Les vieux tube, où quelque chose de nouveau ? C’est lui qui la choisira ou quelqu’un d’autre ? Il voyage seul ou en compagnie ? On n’arrive pas à distinguer la respiration des gens, impossible de dire s’il est seul ou avec un passager, deux, trois, qui sont ses passagers. On entend seulement un bruit bas, monotone, un bruit de vie. On aimerait bien imaginer qu’il soit avec sa copine… ou son copain ? Impossible à dire à l’oreille si c’est une fille ou un garçon. Bon, tant pis, on l’appellera « Il ». donc, impossible à dire si Il est avec sa copine (ou son copain), s’il est avec des amis, s’il est tout seul… on aimerait bien le voir tout seul, en train de partir pour une aventure. Alors on décide qu’il est tout seul. Là où les oreilles ne nous aident pas, on a le droit de décider, non ? Finalement, c’est au juste de notre imagination qu’il s’agit, non pas de cette voiture… s’il s’agissait d’une vraie voiture, on aurait perdu son signal depuis longtemps, perdu dans le bruit de fond de la vie. Alors qu’on continue à suivre très bien les sons que cette voiture nous envoie. La respiration de Il. La musique de la radio. Le bruit du moteur. Les pneus qui avalent le béton. La route qui fuit derrière (elle fait un bruit, ne le saviez-vous pas ? un bruit de liberté).

Pourquoi Il est-il parti ? Bonne question. On aurait dit une fuite, du bruit hésitant de ses premiers pas… mais là, on dirait plutôt un défi. Il est parti pour voir s’il arrive à se débrouiller tout seul, avec son permis tout neuf, la voiture de son père (oui, le moteur est trop puissant pour être la sienne : on reconnaît une voiture au bruit, il suffit d’avoir l’oreille !), la musique dans les oreilles. Pour le moment, il se débrouille bien, mais bon, il est en sécurité pour le moment, aucun risque. Ce sera le soir, quand arrivé quelque part au chaud (car il voyage vers le Sud, ça, c’est certain, où pourrait-il aller sinon ?), il cherchera un hôtel, se posera dans la chambre et s’apercevra qu’il n’a pas sa brosse à dents sur lui. Panique, instant de vide, recherche de solution désespérée, projet de survivre avec la pâte et le doigt, instant d’illumination, solution ! Même dans une terre si lointaine et exotique il y a des magasins 24h/24 qui vendent des brosses à dents. Mais ça, ça appartient au futur, il ne le sait pas encore que notre imagination lui réserve de telles surprises. Il conduit son bolide pour le moment, il chante, il respire, il se fait espionner sans le savoir, par nous les voleurs de ses bruits.

Autour de lui défilent les autres voitures. 130 km/h minimum, il est sur l’autoroute (mais lui, il conduit à 110, maudites limitations de vitesse de la première année de permis). Elles courent, nerveuses, fâchées on dirait, comme leurs chauffeurs. Les pneus crient, le moteur projette une dénonciation à la cour internationale des droits des moteurs à La Haye. Quelle différence avec notre voiture. Les autres ils sont pressés, ils vont quelque part parce qu’ils doivent y aller, Il, il va où il va parce qu’il veut y aller. Les autres sont stressés, même s’ils ne l’admettront jamais ils aimeraient tout quitter et recommencer, Il, il l’a fait, il est heureux. Les autres dénonceraient toute intervention dans leur vie privée, pour une question formelle, parce que c’est ainsi qu’on fait, parce que la privacy est la privacy et qu’elle est protégée par la loi, le bon sens et la masse. Il s’en fiche de cela. C’est pourquoi il est si bien de l’écouter : il laisse faire. Si on écoutait les autres, on serait dénoncés direct. Mmm… mieux de les laisser à leur vie, et de partir avec le bruit de Il le long des routes méconnues qu’on lui imagine.

Tendez vos oreilles, vous arrivez à entendre. La voiture arrête, elle change de vitesse, démarre très lentement, trop lentement… elle va à rebours, sûr et net ! Les pneus grincent, ils ont tourné très vite sur le sol, 90° à gauche, la voiture tourne, lentement, 180° à droite, elle recoule lentement, lentement, lentement… bruit d’articulation de cou, à droite, à gauche, soupir de soulagement, parking en créneau réussi ! N’oubliez pas, vous qui espionnez la vie de Il, qu’il vient de passer son permis… Les créneaux, c’est le plus grand défi de sa vie pour le moment (il y a la brosse à dents qui l’attend). Voiture éteinte, moteur qui dort fatigué mais heureux, respiration de Il sur le fond, bruit de ville autour, gens qui crient, chats qui miaulent, pas qui courent, verres de vins qui sont vidés, mouvement sans cesse des vagues, Méditerranée. C’est des sons qui parlent de parfums, de couleurs, d’ailleurs, quelque chose de bizarre, qu’on aime toujours mais qu’on comprend seulement si on a le bon sang, le sang des phéniciens des romains des normands de Sicile. Il est arrivé, pour le moment. Portes qui grincent, il sort de la voiture. Grosse respiration, sel qui remplit les narines, lèvres qui tendent, sourire.

Des mots, un chuchotement. Voix. C’est une fille, on dirait. Elle parle vite, elle parle pas français, mais Il répond. En effet, qu’on est bête à avoir pensé qu’Il parlait français, il n’a jamais parlé tout au long de son voyage, il aurait pu parler français allemand tokharien ou quoi d’autre peu importe, mais non, là, il parle une langue bizarre, on dirait du latin si on ne savait pas que c’est une langue morte, quoique, dans notre imagination, on pourrait ressusciter le latin autant de fois que l’on voudrait.

Les deux chuchotent bas, très bas, trop bas, on entend presque seulement le bruit du bar qui les entoure, la musique (cette fois, c’est du moderne, on l’entende bien, on dirait du Nicky Minaj… le pauvre ! Faut espérer qu’il n’était pas parti pour fuir la musique contemporaine !). Les verres résonnent quand ils se touchent, les chiffons gémissent en frottant sur les salissures, les serveurs bougent tout le temps, la voix d’Il et d’Elle se perdent. Cette fois on est sûr, on avait bel et bien deviné, Il est un garçon, il a une voix douce, de chanteur d’opéra, un barytone gentil. Que notre imagination est surprenante parfois, elle avait deviné !

Impossible dire de quoi ils sont en train de causer, Il et Elle. En partie, c’est vrai, il est dur de comprendre le latin. En partie, ils parlent trop bas. En partie, on ne veut pas écouter. Il nous accepte dans sa vie, c’est vrai, il s’en fiche de nous. C’est probablement pour cela qu’on est si gêné à lui voler ses secrets. Et puis, on ne veut pas savoir ! Pourquoi savoir la vérité sur sa vie, la raison de son voyage, ses désirs ses envies ses rêves ? Mieux laisser tout cela dans le noir, qu’Elle le sache, pas nous.

 

Lavinia Ferretti, PIJA 2013 et 2014, 29 avril 2015, 10h-12h

 

 

Mieux vaut laisser tout cela dans le noir, qu’Elle le sache, pas nous. Nous, on est là pour la photo de famille, on s’est fait beaux, on a mis des robes, des chemises et même des nœuds papillons, on a jeté nos chiquelettes, on a fait attention à bien se brosser les dents. Tante Alice a été placée au centre, c’est la plus vieille. Les pieds de sa chaise de camping s’enfoncent dans le gazon trop mou, il pleut depuis des jours, on fait semblant de rien, ça doit être une journée spéciale, on nous l’a dit et redit, on sourit. A côté de Tante Alice, il y a Gaston. Il a mis son t-shirt à l’envers et il y a une tache sur son pantalon, il a essayé de la laver, tout à l’heure, dans les toilettes, mais ça a fait une auréole foncée, encore plus grande. Ensuite, il y a Papi, qui s’obstine à vouloir rester debout. Ses jambes sont tellement maigres, ça tremble, ça tangue, tu vois le ciel à travers, et la pluie, les gouttes qui tombent, vite, puis doucement, comme les discussions, et la voix de Tante Judith. Elle aimerait que Papi enlève son K-Way, c’est vrai qu’il est un peu usé, il est orange fluo, ça lui va bien, les nuages s’y reflètent. Une tache, dis Tante Judith, sur la photo. Lorraine, Germain, Laura et Paula sont habillés en bleu, avec des pois roses sur les baskets des filles et un foulard jaune pour Lorraine, qui ne fait jamais rien comme les autres, ça aussi c’est Tante Judith qui le dit. Vanessa n’est pas venue, il y a une chaise pour elle, parce qu’on ne sait jamais quand elle aura besoin de s’asseoir, personne ne l’utilise, ça fait un trou dans le groupe, on s’agglutine autour, c’est dommage, sur l’image, ça va faire comme un corps sans tête, comme un visage sans yeux, juste à côté de Bernard, qui a mis une rose sur sa boutonnière mais qui est venu tout seul, comme d’habitude.

Personne n’en parlera, de ce qu’on ne dit pas, de ce qu’on laisse s’effacer sous la pluie, gobé par les vers de terre, écrasé sous les pieds de la chaise de camping de Tante Alice, qui penche maintenant sur le côté droit, mais elle compense avec le poids de ses fesses. Il y aura des taches sur les pantalons, sur la photo, sur les souvenirs, et on regardera dans ses yeux à Elle pour savoir ce qu’on doit en penser, ce qu’on doit en faire, où on doit le mettre, comment s’en débarrasser. On se débrouillera, on refermera le dernier bouton de notre chemise, on passera notre langue sur les dents, pour enlever les bouts de ciboulette, il y en avait beaucoup dans la salade de patates, on ouvrira notre parapluie, mais seulement quand la photo sera prise, parce que sinon ça fait des ombres sur le visage des autres, on prendra la main de Papi, pour pas qu’il tombe, parce qu’il y a déjà Tante Alice qui va tomber en arrière si personne ne redresse sa chaise, maintenant, on prêtera un pantalon à Gaston et il remettra son t-shirt à l’endroit, on mettra les petits devant et les grands derrière, les timides cligneront des yeux au mauvais moment, la pluie tombera encore et les nuages passeront, l’horizon aura peut-être reculé de quelques pas, on aura presque l’air de savoir qui on est et on sourira, quand le petit oiseau sortira.

 

Fanny Wobmann, PIJA 2003 et 2004, 30 avril 2015, 12h-14h

 

 

« On sourira, quand le (petit) oiseau sortira.

On ira, passant par les chemins de pierre,

Cueillir nos pavots.

On rira, en corps à corps avec les vents.

Que peut-on faire contre le temps ?

Ecoutez les mots…

On sourira, quand l’oiseau sortira !

Plonger nos mains dans la rivière,

Se noyer dans les flots. »

Et c’est une brume plombagine, à nouveau, qui aspire la ville. On reprend souffle, dans l’écho lointain d’une comptine d’enfant. L’a-t-on même chantée ? C’est à nous, à moi, de parler. Et je suis, lorsque j’écris, et l’héritage et la menace. Laissez-moi faire.

Si je vous parle de rues poisseuses, de rues en vrac, de petites rues tortueuses ou se confondent les visages et les corps, de rues grasses, débordant de lumière que l’on sait trouver à Noël dans le noyau des grandes villes, de forts boulevards monochromes qui se targuent de leur ancien éclat communiste, de tangentes impossibles ou l’on se perd avec fracas pour mieux retrouver le café chéri, l’échoppe attendue, de sobres ruelles bourgeoises grimpant dignement entre ces villas aux volets fermés, de dédales enfin, de chemin, de routes où l’on érige des marchés éphémères qui bourdonnent d’une vie pittoresque, ou mieux encore, des chemins de fer sur lesquels, à Pondichéry, sont sises de minuscules boutiques mobiles que l’on retire en toute hâte à l’arrivée du train, levant les stores qui les couvraient et se collant aux murs pur ne pas être écrasés – puis le train passe, digne, dans un velouté de fumée qui s’entortille aux gouttières. Le temps s’écrase. Un sifflet de la locomotive ; la vie reprend – si je vous parle de ces rues, de cet entremêlement nécessaire qui est l’espace de nos vie, qui, pour nos âmes occidentales, est la seule géographie, l’espace-même, si je vous en parle donc, c’est pour y bâtir un empire.

Un empire commun.

Il ne faut pas croire que cela était facile. Nos yeux, nos durs yeux d’enfants, n’avaient alors aucune limite. Notre regard ne connaissait aucune frontière, il s’élançait sans honte au-delà de vagues, du dernier éclat d’écume, outre le nimbe de l’horizon. Nous étions, Florence et moi, à l’extrême bord d’une pente rocheuse qui s’éboulait dans la mer. A droite, c’était un rythme de calanques, d’îlots biscornus, un enchevêtrement de chemins chevriers, d’yeuses et de lentisques secs qui conduisait loin. A gauche, les plages de l’Italie. Le soleil tapait fort, il étalait, par touche, le plomb de sa lumière sur les arrêtes des vagues et la houle venait battre les récifs. Qu’ils étaient doux ces embruns ! Comme le sel marin gênait nos cheveux en pagaille ! Et la mer se cabrait comme un animal battu, crachant, persiflant, bataillant inlassablement avec la roche. Indomptable Méditerrannée, qui porte le souffle de l’Europe entière, tu t’avilissais devant nos rires devant l’innocence qui nous faisait nous donner la main. Voici le Posylipe et la mer d’Italie ! Voici toute l’Europe ! Des chaleurs andalouses aux diamants d’Anvers !  Et toute l’Europe était contenue dans notre rire d’enfant. Toute l’Europe était notre empire.

Je me souviens de toi Florence : comme tu me semblais courageuse ! Nous portions ces vêtements larges et souples, des pantalons rapiécés aux genoux, des baskets à scratch. Nous étions partis à l’aube, échappant un instant à la vigilance des « grands ». C’est toi qui m’avais emmené, sûr. Tu marchais devant, faisant de grands mouvements et parlant sans cesse, émerveillée par notre audace, grisée de notre fuite, te retournant pour m’expliquer le plan : comment nous allions monter sur les rochers pour atteindre la mer puis fabriquer un bateau sans doute pour continuer de bourlinguer ailleurs. Je ne suis plus sûr. Je marchais derrière, attentif à ne pas m’accrocher le pied dans une faille ou de glisser sur une pierre humide. Il faisait rose foncé comme souvent très tôt dans le matin.

Alors, après tout, je te dédie cette chansonnette imposée :

Emmi les choses particulière et quotidiennes :

Un rien de mémoire :

« On sourira, quand le (petit) oiseau sortira.

On ira, passant par les chemins de pierre,

Cueillir nos pavots.

On rira, en corps à corps avec les vents.

Que peut-on faire contre le temps ?

Ecoutez les mots…

On sourira, quand l’oiseau sortira !

Plonger nos mains dans la rivière,

Se noyer dans les flots. »

 

ALERTE BLEUE (il me faut une pause)

 

« J’étais déjà si mauvais poète

que je ne savais pas aller jusqu’au bout. »

 

Que cette phrase de Cendrars vous serve de mise en garde.

Comme est inscrit au fronton de l’enfer :

« Prenez garde, vivants ! Laissez votre âme à l’entrée

et vos chaussures (le parquet est ciré) »

Quoique les sources divergent sur ce dernier point.

 

GÉODES ET CRISPATION (parce que théâtre quand-même)

 

(1) Dans un espace. Une scène éventuellement. Quelques bottine empilées sur le devant. Un homme fume un cigare.

Sergio : Je pense : On connaît le mouvement d’Orphée. Son parcours en trois temps : il y a d’abord l’élan désespéré. Puis son retour inespéré. Enfin cette erreur tellement énorme qu’elle ne peut pas être erreur mais qu’elle doit nécessairement… être autre chose… plus qu’une conclusion. Je pense : une raison d’être. Quelque chose d’imposé par l’histoire…sinon, il ne se serait pas retourné.

J’ai vu dans cette histoire, un espoir humilié. A trop côtoyer l’enfer, on s’y brûle le cœur.

Mais parler des amours d’Orphée, c’est parler de notre temps… nécessairement. Seulement, je dis : il faudrait écraser les trois étapes en une, comme la roche aplatie par le mouvement tectonique donne une géode, le condensé d’un millénaire. Nous sommes au bout de quelque chose. Et c’est avec ce bout, je crois, qu’il faut qu’on se démène.

 

(2) Une fête. La musique est forte.

Jackie : (Je dois dire ça d’une coup, comme ça, d’un coup ce sera plus facile) Je suis tombé trop profond dans les yeux de Johnny. Comme c’est nouveau. Es-tu… mon ciel ou on enfer ? Tu n’es rien qu’un azur. (Fort) Rien qu’un azur.

 

Lucien Zuchuat, PIJA 2012, 30 avril 2015, 14h-16h

 

 

Rien qu’un azur.

Rien qu’un azur.

E você que é feito de                 azul.

Me deixa morar nesse             azul.

 

S’il vous plait ne marchez pas en dehors de la ligne.

 

Elle m’a appris à me baigner dans la mer. Elle m’a dit qu’elle avait encore tant de choses à m’apprendre. On pleurait, enlacées. C’était le soir, au restaurant, une table de bar. Je n’étais que couches et couches de peaux mortes après ma rencontre avec cet éternel lui. Tuée par les énergies que j’avais manipulées avec lui. Une lute de titan s’était déroulée au-dessus de nos têtes tandis qu’on s’échangeait des mots, au corps à corps. Nous nous sommes foudroyés. Mes larmes étaient de chairs qui coulent. Mes cernes fondaient, devenaient poches et échos. Mon contenu ruisselait hors de moi. On a été d’une sagesse vitale. On a été la mer. Alors on est mort.

Nada de drama.

C’est naturel.

 

J’ai décidé de partir.

Me sinto bem. Determinada, forte. Nada de drama. C’est une question de transition et de transmission. De passage quoi. J’ai décidé de partir. Cette fois personne ne m’y a obligée. C’est même lui, la personne qui aurait plus pu me faire rester, qui m’a libérée, m’a donnée la force de savoir quel chemin je veux emprunter.

Mes pas n’étaient que captifs et retenus. Croyaient être sus.

Vous seuls saurez. Vous qui détenez le secret de votre naissance.

 

Comment revenir quand on est déjà revenue ? Comment ne pas recommencer la même histoire à chaque retour ? Comment ne pas rester coincée par le retour ? Retour, retour, il n’y a que ce mot ! (Ceci était une fausse exaltation, un artifice, je suis plus forte que ce mot.) (Et puis cette écriture d’hommage, assez.)

Habiter rien qu’à un endroit. Ou être morcelé.

S’il vous plait ne marchez pas en dehors de la ligne.

Je pensais que c’était les deux seules alternatives. Plus maintenant. Toquei a essencia. Que je ne peux pas traduire. C’est un dieu qui est descendu dans mes tripes. Baixou. Crioula. Et qui m’a appris.

 

Tia Tiêta. Sur la plage, après ma mort, on est allées à la plage.

Odoya minha mãe Yemanjà. Odoya.

Ago minha mãe. Eu peço seu ago.

Paz, saude e equilibrio emocional.

 

Odoya. Odoya minha mãe. Il faut la saluer, la mère de la mer, avant d’entrer. De se plonger. Pour que ses eaux nous accueillent. Sinon vous y entrez, mais vous restez secs à l’intérieur.

Il faut toujours lui faire face.

Pour savoir si elle est furieuse ou calme.

Indo e voltando, sempre indo e voltando.

Sentir sa mouvance, sa répétition éternelle. Sa mémoire sans fin.

On va chercher son mot en son sein.

Un mot. Un mot qui n’existe pas. Et on prend ce mot et ce vide.

Avant de sortir on a couru et nos jambes belles, d’or, giclaient la frontière de la mer. On riait tellement, tellement sur cette fin qui n’existe qu’à certains moment, qui se joue de nos promesses. Le sable était savoureusement tendre, c’était simple. Qu’un azur. E um mate leão na praia. Alors tout ce voyage n’avait été qu’une rivière sinueuse, perdue qui s’unissait à la mer ! Rayonnez palabres, rayonnez ! Il ne reste plus que le secret, un azur, la joie et les rires. Et l’oubli insouciant.

En sortant, on est sans écriture. On est simple. Tout est évident, clair, limpide. La grâce nous a pris. On a rénové chaque cellule de nous.

 

Taïna Griscom, PIJA 2014, 30 avril 2015, 16h-18h

 

 

On a rénové chaque cellule de nous. Ils ont commencé par le bas. Nous ont asphyxiés les pieds, comme des racines, tout agrippés, tout tordus et aux veines bleues s’ajoutent maintenant des traits rouges, stridents. Et puis ça a grimpé un peu, c’est monté jusqu’aux genoux, on s’est senti baigné dans une piscine pour enfants, et quand nos bras ont été recouverts c’est devenu trop lourd alors on est tombé.

Ce qu’ils m’ont dit au début, c’est que j’allais devenir tout beau et tout propre après, que quand ce serait fini je raconterais ça comme une histoire qui fait rire, mais j’ai senti qu’au lieu de me chatouiller l’esprit ça me rongeait, j’ai gratté un moment, avec un ongle sale j’ai enlevé quelques peaux mortes qui sont échues sur le sol, ça me rappelle les pétales au printemps, ou alors les feuilles mortes en automne, ouais, plutôt les feuilles mortes et décrépies, et puis ça me rappelle ma grand-mère qui s’effrite aussi, toute seule dans sa maison vieille comme elle parce que la dame qui vient arroser ses plantes ne peut plus s’en occuper.

En dessous de la couche de peau il y a une surface douce que je n’ose pas toucher. Je crois parce qu’elle me rappelle moi.

Il y a un bruit monotone dans le parc, ça a une odeur qui porte, ça ressemble à du renouveau mais c’est peut-être juste le fumier qu’ils mettent pour faire repousser les plantes.

– Ce que tu dis, ça n’a pas de sens.

Je me souviens que la première fois ça a fait mal. Je me souviens qu’ensuite je ne ressemblais pas plus à quelque chose que d’habitude.

Peut-être que la prochaine, ce sera la bonne.

Peut-être que la blague est drôle seulement parce qu’elle se répète.

La dame qui s’occupait des plantes est partie un matin. On a retrouvé le trousseau de clés dans la boîte aux lettres, pas de mot. Elle ne parlait pas bien le français, c’est vrai, mais quand même.

Elle aurait pu laisser un dessin, un foulard, un petit bout de sa vie que j’aurais porté sur moi. J’aurais compris.

Peut-être que si j’écris maintenant, c’est pour remplir cette boîte aux lettres. Si je noircis une pile de feuilles ou deux, il ne restera plus de place pour le doute. Parce que la dame qui arrose les plantes, je n’ai jamais su qui elle était. Et le métal au frottement de l’air s’oxyde, pas le papier.

Et le sang, au frottement de l’air ? Ça sèche, on dit ça cicatrise. Elle s’appelait Alya, un jour elle m’a dit qu’elle venait d’Egypte. Après ça on a parlé, elle était folle et j’ai été bête de ne pas le remarquer tout de suite, elle souriait beaucoup trop et elle parlait avec les plantes dans toutes les langues. En plus, elle avait ses chouchous, c’est-à-dire que certains jours elle arrosait exclusivement le petit cactus. Quand elle se savait observée elle en détournait le regard et faisait comme si, mais moi je l’avais entendue lui donner des noms et je l’avais entendue lui chanter plus doucement qu’avec les autres, j’ai compris qu’elle avait peur et j’ai fait semblant d’arrêter d’écouter comme elle a fait semblant d’arrêter de chanter.

Si j’écris pour qu’elle entende mes chansons à son tour, je ne le sais pas encore, si j’écris pour qu’au contraire elle ne m’entende pas, et si j’écris pour quelqu’un d’autre qu’elle, parce qu’après tout elle ne savait pas très bien lire et elle détestait ça quand je lui parlais de romans de voyage et de mes cahiers, elle riait de moi comme de tout le reste, comme de tout ce dont elle se foutait, mais moi je savais.

Alya, elle a arrêté de venir quand grand-mère a arrêté de vieillir et qu’on lui a demandé d’arroser le jardin dans lequel elle était enterrée. Et j’aurais voulu qu’Alya me voie au moins une fois m’occuper de son cactus quand elle est partie, qu’elle sache qu’au cactus j’ai commencé à réciter mes poèmes et ensuite à lire mes histoires, je ne sais pas chanter comme elle mais si les mots ont jamais eu un sens il faut au moins que j’essaie.

Moi, je ne sais pas m’occuper des plantes, alors elles ont commencé à mourir. On a vendu la maison, jardin et fleurs avec. On a repeint sa façade, on a trempé nos corps dans l’eau et on a attendu que quelque chose change. On s’en est voulu de forcer un peu la vie comme ça. Je suis parti quand c’est devenu nouveau et propre, j’ai gardé le cactus mais j’ai laissé mes mots.

Et si j’écris c’est un peu pour faire durer les chansons qu’elle n’a pas eu le temps de finir, pour que les mots deviennent des petites miettes qui dessinent un chemin entre le sien et le mien, un raccourci secret qui lie nos deux mondes incompatibles et désunis par la mort de toutes ces fleurs, et si j’écris c’est un peu pour qu’elle me pardonne de ne pas lui avoir dit Au revoir merci. Et lui avoir dit que le cactus ne méritait pas toute cette eau dont elle l’a desservi, que d’autres plantes plus belles à la soif plus grande en voulaient davantage, et ensuite je me rappelle qu’elle s’en fout, qu’elle nous aurait tous inondés si elle l’avait pu.

De temps en temps je l’arrose, le cactus, et parfois je lui montre mes lettres. Il ne donne jamais son avis, c’est un peu dommage. C’est vrai aussi que je ne le lui demande jamais.

 

Mariana Cely, PIJA 2013, 1er mai 2015, 10h-12h

 

 

C’est vrai aussi que je ne le lui demande jamais. Je vais sur le site d’Easyjet et je commande deux billets. Comme ça, sur un coup de tête. En trois clics. Je choisis des destinations au nom exotique : Tchécoslovaquie, Kurdistan, Russie, Rome, Venise. Des destinations qui évoquent le vent salé, les ristretto pris au coin d’un comptoir, la vapeur fragile des samovars, les cavalcades, les baisers volés, les vieilles pierres rongées par le soleil. Au début, ça lui plaisait, ces escapades improvisées. Elle me trouvait spontané. Plein d’idées et de ressources.

Le jour du départ, je la réveillais en chantant « Five Hundred Miles ». Je préparais un jus d’oranges pressées et du bircher aux fruits. On sautait dans un train en direction de Genève, de Bâle ou de Zurich. On déjeunait en deuxième classe, en discutant ou en jouant au Yatzi (elle gagnait à chaque fois). C’est entre Olten et Zurich qu’elle m’a raconté l’improbable histoire de sa cousine. Un été, sa cousine a été chargée de nourrir le chat des voisins. Elle s’est donc rendue dans l’appartement contigu, un trois pièces encombré de plantes vertes. Pas de miaulements, pas de grattements, le pauvre Caramel gisait au milieu du salon. Les voisins ne pouvant revenir d’urgence de leur séjour aux Canaries, c’est la cousine qui a dû emballer la dépouille, l’enfermer dans une valise et se rendre chez le vétérinaire. En train. En gare de Bienne, un homme cagoulé a déboulé dans le wagon, a saisi la valise et est redescendu aussi sec sur le quai, croyant détenir, qui sait, une collection de lingots d’or ou le diamant rose de la reine d’Angleterre. Je ne me suis jamais lassé de cette histoire aussi absurde que cocasse.

A l’aéroport, ma chérie se plantait devant le panneau annonçant les départs et pariait sur notre destination (elle n’a deviné qu’une seule fois : Zagreb). Nous achetions des magazines au kiosque et faisions ensemble les tests les plus stupides : « Etes-vous plutôt cigale ou fourmi ? », « Quelle partie de votre visage attire le plus les hommes ? », « Quel amant êtes-vous ? »… C’est sur un banc d’aéroport, en attendant le débarquement de notre avion pour Belgrade que j’ai appris qu’elle n’aimait pas son nez. Qu’elle songeait même à la rhinoplastie.

Nos séjours ne duraient jamais plus de trois ou quatre jours. On allait à l’essentiel. Le Colisée à Rome, la place Rouge à Moscou, la Mosquée Bleue à Istanbul. Le reste du temps, on flânait. On buvait des bières sur les terrasses, on mangeait des glaces au bord de l’eau, on faisait la sieste dans les jardins botaniques. C’est dans un bistrot d’Edimbourg, entre deux trilles de violon, que j’ai décidé de reprendre une formation d’éducateur.

Avant le départ, je réservais nos hôtels en ligne. Sur place, nous nous amusions à répertorier les établissements dans un petit carnet bleu. Nous notions l’adresse et commentions la qualité de notre séjour. Notre principal critère : le petit-déjeuner. Il fallait qu’il soit copieux (bien sûr), varié et coloré. Les œufs devaient être à la coque, moelleux, à peine saisis. Les fruits devaient être frais et de saison. Le pain complet surpassait de loin les vulgaires toasts et la confiture maison faisait exploser le score final. Les tables en pin, en plastique, en faux bois ou en formica accueillaient nos confidences. C’est dans un Bed and Breakfast de Copenhague qu’elle m’a révélé qu’elle attendait notre premier enfant.

C’est vrai, bien sûr, que je ne lui demande jamais son avis et que je prépare en douce nos escapades en amoureux. Je me charge de trouver un baby-sitter pour les enfants, je prépare à l’avance les petits pots et les habits de rechange. Je me réjouis de ces voyages, je les note en rose fluo dans mon agenda. C’est ce qui me fait tenir au boulot, quand les journées me coupent le souffle. J’ai cru qu’elle aussi attendait ces départs avec impatience. Aujourd’hui, pourtant, elle en fait un motif de divorce. Elle se sent étouffée. Elle perd le contrôle. Elle dit que je la materne, que je la couve, que sa personnalité n’a jamais pu s’épanouir. Il lui faut de l’air.

 

Julie Guinand, PIJA 2007 et 2008, 1er mai 2015, 12h-14h

 

 

Il lui faut de l’air. Contrairement à ce qu’il croit, les femmes ne sont pas susceptibles. Dans l’absolu, elles ne se vexent que pour deux petites choses : tout et rien. Tenez, le couple qui s’engueule au fond du bar sur des airs de « I Follow Rivers » par exemple. Elle agite ses bras, lui des excuses. Un diadème à strass argenté vissé sur le crâne, elle se permet de lui faire une crise le jour de son anniversaire. Tout ça parce que MÔsieur va voir ailleurs de temps en temps. Lui de son côté, il est sous le choc : elle est beaucoup plus perturbée que d’habitude. Alors quoi ? Des inconnues pas de problème, mais dès qu’on touche à la famille, là, rien ne va plus. Qu’est-ce qui est pire : tromper sa femme avec sa belle-sœur ou tromper sa belle-fille avec sa belle-mère ? Ton coude et vacille et glisse entraînant inéluctablement le haut de ton corps appuyé dessus dans sa chute.

Tour de contrôle à tronc cérébral ! Je répète, tour de contrôle à tronc cérébral ! Demande de manœuvre d’évitement d’urgence ! Choc dans 3…2…1…

Joue aplatie sur table en verre transparent, tes paupières clignotent. A demi-conscient, tu contemples quelques glaçons rescapés fondre en même temps que les secondes qui passent comme une éternité. De la fumée, des flashs verts, bleus, jaunes, rouges, tu baves un peu. Imagine-toi en carpe nocturne frétillant dans un bocal vide. Heureusement, les basses étouffent les gloussements qui te prennent par surprise dans un bref moment de lucidité. Tu te sens ridicule, signe qu’il est temps de se remettre à boire. Alors tu te redresses et le monde devient un bourdonnement supersonique. Perdu entre le son et les images, tu secoues ta tête de droite à gauche pour récupérer le signal. Après avoir trébuché avec une rare élégance jusqu’à la serveuse, tu commandes un shaker multicolore. Elle te tend la boisson, en remuant les lèvres, tu souris sans rien comprendre.

Le concept est simple : affliger à ton foie un arc-en-ciel alcoolisé pour tout effacer du début à la fin. Avaler les couleurs pour ne plus avoir à les voir. Mais même comme ça, tu souffres encore. Parce que tu sais que là, quelque part, elle doit être dans les bras d’un autre et qu’elle est heureuse sans toi. Pour elle, toute votre histoire n’a jamais dû compter. C’est la seule explication. Est-ce si déraisonnable de vouloir oublier que l’on vous a oublié ?

Emporté par un mouvement de foule, tu te retrouves sur la piste de danse. Sans savoir pourquoi, tu rejoins cette forêt de bras en l’air, ébloui par les spots. Se déchaîner, se noyer dans un océan d’alcool et de transpiration pour ne plus sentir les nuits d’insomnie qui creusent des cernes sous les yeux. Ton shaker s’envole, pas grave. Saute plus haut ! Crie plus fort ! Ne pense plus, ne pense plus… Une remontée acide te brûle l’œsophage, tant bien que mal tu te précipites vers les toilettes en trébuchant sur les comateux allongés dans le couloir. Une fois dans la cabine, tu fais face à un dilemme cornélien. Partagé entre l’envie de vomir et le besoin d’uriner, tu fais un compromis : tu pisses assis la avec la tête remontée en arrière. Tu te lèves, la catastrophe a été évitée de justesse. Face au miroir, tu passes les mains sous l’eau et arrange le col de ta chemise. Toison d’or apparente, ton reflet renvoie un sourire béat à tes yeux vitreux. Tu n’as pas pu te gratter la fesse gauche, tu as une chance sur deux de craquer.

Le feuillet de papier toilette protecteur (celui qu’on met sur la cuvette) qui dépasse de ton pantalon bleu témoigne de ton état d’ébriété avancé, tu as assez bu comme ça. De retour à l’intérieur, tu croises des amis qui se sont réunis pour participer collectivement à une activité individuelle : dialoguer avec une machine. Cette intense communication solitaire ne s’arrête qu’à un seul et unique moment : lorsqu’il faut prendre une photo. En soirée les photographes ont un pouvoir redoutable. A peine montrent-t-ils le bout de leur nez que tout le monde veut essayer d’être sous l’objectif. Faire semblant d’être heureux, d’avoir une vie trépidante, c’est important, vous comprenez ?

Ces minutes passées à pianoter sur les touches de son smartphone, il faut les rentabiliser ! Pour ça, il y a simplement besoin de :

1.     Avoir des amis (pas imaginaires, de préférence).

2.     Sourire aléatoirement de sorte à avoir l’air de vous amuser.

3.     Postez votre photo sur les réseaux sociaux en ajoutant la légende : Soirée géniale, à refaire agrémentée d’un smiley ou deux.

Et voilà le travail. Le secret d’une vie heureuse et épanouie. Avant d’être un humain, vous êtes une image. CQFD.

– La photo, tu veux que je la tweete ou que je la retweete ?

– Non pas la peine, par contre tu me peux me follow sur Instagram si tu veux !

I I FOLLOW I FOLLOW YOU ! DEEP SEA BABY I FOLLOW YOU !

Oubliez les guerres civiles, les génocides, les manipulations génétiques, les théories du complot, les sectes et la pédophilie. Aujourd’hui le vrai drame des temps moderne, c’est de souhaiter boNNe anniversaire à vos amis Facebook. Parlez de l’actualité, vous obtiendrez un peu d’attention. Ecrivez boNNe anniversaire et vous évoquerez à jamais la haine et le mépris dans le cœur des gens. Si vous commettez cette acte de haute trahison, n’essayez pas fuir, personne n’est dupe. A notre époque, il faut faire des fautes d’orthographe pour que l’humanité s’insurge.

Au fond du couloir, tu repères le couple de tout à l’heure. Elle agite leur bague de fiançailles, lui les poings. Presque instantanément, tu décides de t’interposer. Tirez sur quelqu’un : une personne meurt ; lâchez une bombe : pleins de gens meurent, mais si vous frappez une femme, c’est l’amour qui meurt. Tout en approchant, tu slalomes entre les briquets par sécurité ; imbibé comme tu es, tu pourrais prendre feu. Le fiancé infidèle porte une cravate jaune à losanges rouges sur une chemise orange du même motif. Tes rétines mettent trois secondes à brûler.

– On t’a déjà dit que tu ressemblais à une illusion d’optique ?

Relativement mécontent, celui-ci entreprend d’envoyer un poing partager une relation intime avec ton visage. Malheureusement, pour lui, tu ne tiens pas debout et esquives sans faire exprès. Le voilà dans une situation délicate, la femme d’un inconnu a le nez en sang. L’inconnu inconnu tabasse l’inconnu à losanges à ta place au lieu de s’occuper de l’hémorragie nasale de sa bien aimée. L’amour est mort un samedi soir au bout d’un fumoir. Et là, au lieu de prendre tes jambes à ton cou, tu fonds en larmes comme un enfant qui vient de perdre son château de sable. La princesse au faux diadème scintillant effleure tes cheveux avec ses ongles roses à rallonge.

– Je suis Soraya.

Le menton inondé, tu lèves les yeux vers sa voix.

– Je suis Heureux.

– On dirait pas.

Les deux tresses qui ondulent sur ses épaules encadrent ses prunelles qui changent de couleur à chaque nouvelle respiration. Son rouge à lèvre trop rose pour être rouge imprègne ta joue. Elle te relève.

– Merci pour ce que tu as fait, viens on s’en va !

Eperdus et perdus, vous vous engouffrez dans la pénombre post-soirée ratée, accompagnés par la brise fraîche mais acceptable de fin septembre. Vous boitez l’un contre l’autre jusqu’au parc le plus proche avant de fléchir sous le poids des tympans qui sifflent. Face à un ciel aussi grand et rotatif tout paraît insignifiant. Même ton postérieur te démange moins. Sans un  mot, elle enlève sa robe à paillettes : entre nécrophiles alcooliques, on se comprend. A chaque parcelle de peau qui se découvre, son nom disparaît un peu plus. Ses seins finissent par jaillir de leur cage de satin et plongent dans tes paumes. Réflexe biologique : bébé à soif. Elle te mordille les lobes, fait danser sa langue sur ta nuque et pourtant, tu ne ressens rien. A tel point que tu peux penser à ce que tu vas manger le lendemain.

Tu hésites : les All Bran font des dégâts considérables sur ta digestion, tandis que les Spécial K ne te font aucun effet. Comment trouver un juste milieu ? Elle a beau enduire tout ton corps de rose à lèvre, rien n’y fait.

– Tu sais, je crois que j’ai un problème.

Elle déboutonne ta chemise.

– J’ai l’impression d’être seul tout le temps. Enfin, pas seul, seul, mais presque.

Au tour de la ceinture.

– Je me demande si je pourrais être heureux un jour. C’est marrant, mais je ne sais plus ce que ça fait d’être heureux.

Elle t’embrasse pour te réduire au silence.

– Je crois pas que (…) comme idée (…) ça.

– Tais-toi.

Elle se retire et couvre sa poitrine.

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Juste parler. Un peu.

Tu apprends que son rêve dans la vie, c’est de ressembler à Céline (la vendeuse chez Zara, pas l’écrivain). Comme elle est muette, tu oses lu demander :

– Et toi, t’es une fille bien ?

Elle fait la moue.

– Ca dépend, sucer c’est tromper ?

Tu soupires en fixant les nuages, une étoile te nargue. Tu te prends à rêver et puis tu te souviens que c’est que du gaz, autant faire un vœu devant un écran plasma.

– Je sais pas, je trouve que je méritais pas ça… Tu penses que ça existe réellement le bonheur ?

Ses pupilles vrillent, ses lèvres tremblent, sa tiare en carton choit ; elle vomit. Avant de perdre conscience, elle essuie les morceaux avec sa peau de loutre de chatoyante. Demain, le soleil se lèvera sans toi. Mais avant, il te reste une dernière tâche à accomplir. Et puis, de toutes les façons, ça fait longtemps que l’avenir a arrêté de croire en toi.

Prendre de l’élan, viser le point convergeant des Monts Mammaires, trouver l’angle parfait et puis :

BLBLBLBLBLBLBLBLBL

 

David Assayah, PIJA 2013, 1er mai 2015, 14h-16h

 

 

Le 27 avril 2015

Cher voisin de l’immeuble d’en face,

Je ne sais pas trop quoi vous dire. On m’a beaucoup parlé de vous. Hier, la voisine du dessous, Fanny, est venue me voir, elle n’en peut plus. Elle ne parle que de vous. Elle a apporté deux bières, elle m’a dit faut trop que je te parle et elle parlait de vous. Alors bon, j’étais curieuse. Elle m’a dit que j’avais tellement de la chance, parce que mon appartement est au même niveau que le vôtre, elle m’a dit regarde il est beau beau beau. Elle n’avait même plus de mot. Elle disait BLBLBLBLBLBLBLBL, elle parlait de vous. Quand elle est enfin partie, je ne pensais qu’à ça. J’avais envie de regarder, mais je n’osais pas. J’ai décapsulé une autre bière, toute seule, j’ai allumé la télé, j’ai voulu penser à autre chose, mais ce n’était pas possible. Elle disait que vous étiez Phébus, Apollon, tout ça tout ça. Elle étudie la philologie grecque, ça lui monte à la tête. J’imaginais qu’en entrouvrant mes rideaux, vous alliez irradier, me crever les yeux par votre beauté. Mais en fait non. Vous étiez avachi sur votre canapé, vous regardiez quelque chose de drôle à la télé, sans doute, et vous riiez grassement en mangeant des chips. Ne croyez pas que je vous juge, moi aussi je fais ça, c’est très bien. Mais je m’attendais à autre chose. Oui, c’est ça, je vous l’avoue, je m’attendais à une image romantique, quelque chose de sublime. Rien que pour mes yeux. J’aurais aimé avoir une révélation en découvrant votre corps. Mais rien. Il ne s’est rien passé. J’ai ouvert ma fenêtre, je me suis accoudée sur le rebord, j’ai allumé une cigarette, je vous ai observé pendant dix minutes, vous n’avez rien vu. Vous avez continué à rire bêtement. Je vous ai vu vous étouffer sur un chips. Du coup moi aussi j’ai ri.

Ça divertit, c’est certain. Vous n’êtes pas inintéressant à observer. Vous êtes le quotidien. Mais ce n’est pas l’expérience transcendante que j’attendais. Dans le fond, c’est ma faute. Je n’aurais pas dû me monter la tête. J’aurais dû attendre de voir, non pas enclencher la machine à fantasmes. C’est ma faute, ce n’est pas vous.

Je suis retournée dans la cuisine pour me faire à manger, en gloussant à la pensée de vous en train d’expectorer vos chips. J’ai aussi réfléchi à mes prochaines vacances, à ma sœur qui va bientôt avoir un enfant, au prénom de cet enfant, à plein de choses. Et puis, après avoir mangé, je me suis souvenue de vous. Vous me manquiez un peu. Je me suis dit que je vous avais peut-être jugé trop vite inintéressant. Je suis retournée à la fenêtre. Vous n’étiez plus là. Alors j’ai rallumé une cigarette et je vous ai attendu. Je me suis demandée comment vous vous appeliez, quel métier exerçait votre mère, quelle formation vous avez suivie, quelle était la couleur de cheveux de votre première copine… Et puis vous êtes réapparu. Nonchalant, le pied traînant, l’air satisfait. Ça m’a attendrie. Pour vous, pour moi. C’est à ce moment que j’ai décidé de vous écrire, je crois.

Un jour, mon patron m’a demandé si j’écrivais mes lettres d’amour à la main. Je lui ai répondu que je n’avais jamais écrit de lettre d’amour. Il a bondi sur ça chaise. Il a déclaré que c’était une tragédie. Je ne suis pas d’accord. Ceci n’est pas une déclaration d’amour. Ce serait plutôt ridicule. Et puis aussi, surtout, ce serait un peu inquiétant, si je vous écrivais pour vous dire que je vous regarde tous les soirs, depuis ma chambre. Moi je n’aimerais pas en tous cas. Si vous l’aviez fait, par exemple, si vous m’aviez écrit une déclaration d’amour, comme ça, sortie de nulle part, pour me dire que vous guettiez tous mes mouvements, j’aurais appelé la police. Et ça aurait été un réflexe très légitime. Vous devriez le faire d’ailleurs. Ce n’est pas normal, ma lettre, là. Ça ne se fait pas. C’est la faute de Fanny. Elle est du genre à s’emporter trop facilement et à prendre tout le monde avec elle. Si elle savait que je vous ai écrit, que je suis entrée en contact, elle en ferait une dépression. Je l’ai déjà prévenue, je lui ai dit qu’elle ferait mieux de se calmer, de ne pas imaginer un futur avec n’importe quel mec qui croise son chemin. Mais elle n’écoute pas. Elle tombe amoureuse d’un coup et c’est comme ça.

Je ne sais pas trop quoi ajouter. Je me suis simplement dit qu’une lettre ce serait sympa. Plus une bouteille à la mer qu’autre chose. Répondez-moi, ou pas.

 

Le 28 avril 2015

Chère voisine de l’immeuble d’en-face,

J’ai arrêté de manger des chips. Ça me file la nausée maintenant. Quand je pense à la posture dans laquelle vous m’avez vu. Je n’ai pas eu peur, pas vraiment. Mais ça fait bizarre. Je guette les ombres maintenant, je surveille mes gestes. Vous êtes devenue ma petite police intérieure. J’ignore si c’était votre but… en tous cas ça fonctionne. Je ne me suis pourtant pas résolu à fermer les rideaux. Parce qu’en fait, vous vous en doutez, j’aime beaucoup ça. Depuis le temps que j’attends une lettre de ce genre. Je rêve que vous… je ne devrais sans doute pas l’écrire. Ça ne se fait pas.

Je vous laisse.

Ecrivez-moi encore.

Regardez-moi toujours.

 

Le 1er mai 2015

Cher voisin de l’immeuble d’en face,

Vous me surpassez. Je me trouvais déjà un peu louche, avec ma lettre inquisitrice. Mais vous jouez le jeu mieux que moi. Je devrais peut-être installer des caméras chez vous. Si j’ai bien compris. Je vous verrais vivre dans mon ordinateur. Je n’aurais pas besoin de vous raconter ma journée. Vous seriez à ma disposition, je pourrais vous imaginer à ma guise, couvert de chips, le corps croustillant.

 

Noémi Schaub, PIJA 2006, 1er mai 2015, 16h-18h

 

 

– Vous seriez à ma disposition, je pourrais vous imaginer à ma guise, couvert de chips, le corps croustillant.

– Oh. Voilà une bien malheureuse nouvelle ; je n’aime pas les chips.

– On joue avec ce que tu veux.

– J’aime beaucoup le beurre de cacahuète. C’est la texture, je crois, qui me plait.

On est vendredi. Un 12 juillet, il est 01h13. Les trottoirs sont vides de bienséance, lourds de cet air gauche, de dépravation, de salissure. Enfin, pas du sale qu’on lave ; du sale qui pénètre, qui brille à la lune et vient se refléter sur les décolletés.

Le Marais est silencieux.

– Bon, et alors, tu cherches quoi ?

– Mon temps.

– Mon temps, tu dis ?

– Oui. On me dit souvent que je perds mon temps. Et à écouter les gens, ça a quelque chose de grave.

– Je ne fais pas dans le temps. Je fais dans les moments, les bons moments. Je t’en fais passer, j’en donne à quelqu’un d’autre. Toute seule ou à plusieurs. Mais à plusieurs, ça fait un supplément. Au mieux, je te donne du bon temps.

– Du bon temps, tu dis ? C’est toujours du temps gagné. Est-ce que tu m’en donnerais un peu ?

– Je ne donne pas ; je vends.

– Alors vends-moi ton temps, répond le jeune homme.

La femme le regarde. Les talons qui saillent ses pieds frottent sur la nuit, claquent à la mesure de son impatience. tac. tac. tac.

Elle a des yeux comme des chihuahuas. Petits et poilus, l’air agressif. Quand elle les pose sur le portefeuille, l’homme en sent le pédigrée tout entier s’exciter. Le fric, ça avait toujours hérissé les poils de Céline. Mais pas comme un chien. Comme une chatte, plutôt.

– Deux cents, alors ? Deux cents pour deux heures de temps retrouvées ?

– Deux cents, répond-t-elle avec un claquement de mâchoire. Tu as une voiture ? On peut aller dans les bois, sinon.

L’homme pointe du doigt une silhouette informe, de l’autre côté de la rue pavée, que la lumière des lampadaires semble fuir. Sans mot dire, elle s’y dirige, et le freluquet la suit.

La lune ronde écrase le violet de la 206 alors que celle-ci s’avance dans un bruit fainéant.

Au rythme des arbres défile la nuit. Sombre. Elancé. Silencieuse. Elle le regarde, de temps en temps. Pose une main sur sa cuisse.

– Qu’est-ce que tu fais ?! (Ouais, le point d’exclamation, il balance, hein ?)

– Et bien, le temps passe. Et tu as déjà payé, après tout.

– Non, pas de suite, s’il te plait, dit-il lâchant le levier de vitesse pour retirer sa main. Ecoute avec moi, plutôt. Tu l’entends ? Le murmure permanent ; la nuit, les gens qui dorment, ceux qui vivent, ceux qui pleurent. Ceux qui rient ou qui crient à la lune. Et il souffle, tu sais. Il souffle à l’oreille des déceptions ambulantes comme toi et moi.

– Oh ! Attention à ce que tu dis, le reprend Céline d’un air outré, la mesure de ses sourcils rehaussant doucement les rides de son front.

Elle n’insiste pas, cependant. Elle le sait, et l’a accepté sans se le dire. Elle avait fini par abandonner les crèmes de nuit, ne se regardait plus dans le miroir que pour sourire à la noyade de son histoire.

Qu’est-ce que deux seins qui pendent quand on peut s’acheter des push-up ?

La voiture s’arrête aux pieds d’un bâtiment aux pierres brutes dont la façade court sur la rue silencieuse.

– C’est ici, dit le jeune homme.

– Fiiiiu, c’est chicos, siffle la catin.

– Après toi. Fais attention à la marche. Voilà, c’est là, tout de suite à droite.

– Je peux poser mon manteau ici ? demande-t-elle.

– Tu peux, oui. Installe-toi au salon, je vais me préparer. Tu veux un verre d’eau ?

– Ce serait très chouette, oui.

Tranquillement, Céline s’assoit et double ainsi la taille de son cul. L’appartement du jeune homme a quelque chose de très calme. Comme un champ au mois de mai ; comme marcher pieds nus sur des lattes en bois. Comme un cri perdu dans l’écho. Comme le soleil des derniers matins d’été.

L’homme revient.

– A genoux, ordonne-t-il.

– Et mon verre d’eau ? demande la putain.

– A genoux, j’ai dit.

Le ton a quelque chose de rude. D’improbablement rude. (Bien sûr que ça existe !) Céline le dévisage d’un regard curieux. Ses doigts faibles BAAAAAAAAF.

– Je t’ai demandé gentiment de te mettre à genoux. GENTIMENT, nom de dieu ! La pute est à terre. Elle toise le jeune-homme et la colère la prend. Quel petit con. Pour  qui il se prend ? Elle glisse la main à son sac, ferme la main sur la bombe à poivre qu’elle y cache

– Alors mon mignon, on va se calm BAAAAAAAAF.

– Je ne suis pas ton mignon. PAS ton mignon. Maintenant, à genoux.

Céline la bombe. L’homme l’attrape. Reste ainsi. Pose sur elle un regard millénaire. Comme un million de fois va-te-faire-foutre. Comme un million de fois suce-ma-bite.

Elle ne dit rien. Il ne dit rien. Il serait impossible de dire lequel des deux est le plus silencieux tant l’aphasie de la pièce gèle la scène.

– S’il te plait, n BAAAAAAAAF.

La femme tente de retirer sa main. La soirée part en sucette. La soirée part en sucette ! Elle tire d’un coup sec, libère son bras ; perd la bombe à poivre. Je ne sais si vous avez déjà été dans une de ces situations. Probablement pas. Je suppose que bien peu de mes lecteurs auront eu le plaisir de se prostituer. Mais c’est inconfortable, très inconfortable, de se retrouver en talons hauts et push-up face à un type. Sans bombe à poivre, je veux dire. Imaginez un cul-de-jatte à un marathon. Qui court pour sa sœur. Qui elle-même a un cancer. Et qui, de surcroit, est moche. Parce que c’est jamais facile, dans la vie, pour les moches. Et bien ce serait cette sensation.

Céline est dans une merde noire.

L’homme se dresse face à elle, la toise de toute sa posture.

– C’était censé bien se passer. Ca DEVAIT bien se passer. Pourquoi est-ce que tu as fait ça ?

Il la regarde. Elle le regarde. Comme des chiens à l’arrêt. Il lève la main. La pute se couvre de ses bras. BAAAAAAAAF. Il lève le bras à nouveau. Elle étend sa jambe. Tape l’extérieur de sa cuisse. Ba oui, vous voyez, taper dans les couilles d’un type, c’est loin d’être aussi facile que ça en a l’air. L’homme abaisse son bras. Rippe, perd son coup dans le vide. (Et oui, cette conjugaison aussi existe.) La catin pousse à nouveau sur ses jambes. De toutes ses forces. Aussi dur qu’elle le peut. Il les attrape. Il les a attrapées. Il tire dessus, attrape la femme dans ses bras. L’emprisonne. Attrape sa tête, la baisse à sa braguette.

– Tu m’as fait perdre mon temps. Du temps, c’est tout ce que je te demandais. Du temps.  Tu devais m’en donner, et du bon.

Il la regarde. Elle le regarde. Comme des chiens à l’arrêt depuis un millénaire. Comme si, pendant un million de secondes, ils auraient voulu se dire un million de va-te-faire-foutre. Comme un million de suce-ma-bite. Un million de secondes perdu pour un moment malheureux, pour un ordre silencieux qui arrache l’horizon.

– Maintenant, à genoux. Suce ma bite.

 

Geoffrey JF Marchand, PIJA 2013, 1er mai 2015, 18h-20h

 

 

Qui arrache l’horizon                                  au Salon du Livre ?

Qui ose nous montrer de                               hauts vallons durs, lisses

Des canyons escarpés où l’                           eau sale ondule, ivre

Et s’élance en cascade                                   long saut vil, ardu ?

Ici sculptent les Dieux, ils                              arrondiss(ent) l’ovule

L’origine du monde,                                      vos lardons, Lucie !

Ici, à coups de tamis                                      on vid(e) l’or, salut

De ces quelques bandits qui                          s’allieront du vol

Oubliant qu’au Marshall Jones                     on livr(e) du salaud

Et que chez Li Fu, blanchisseur                 l’huile dort, savon.

 

Nicolas Lambert, PIJA 2004, 2005, 2006 et 2007, 2 mai 2015, 10h-12h

 

 

« Et que chez Li Fu, blanchisseur, l’huile dort, savon » : dans le quartier, c’était une sorte de mantra, sagesse chinoise, populaire, automatique, diluée. Il y avait longtemps que Li Fu avait fermé boutique pour émigrer avec femme et enfants quelque part dans l’ouest de la ville, où florissait, disait-on, sa chaîne de burgers végétariens. C’était un peu loin, les gens du quartier n’allaient pas jusque là. Mais ces mots, curieusement, demeuraient.

L’immeuble où s’était trouvée la blanchisserie existait toujours. On l’avait rénové : les planchers du rez-de-chaussée, laqués par les années d’eau de lessive, avaient été remplacés par un carrelage en losanges alternés écru et bleu de Prusse ; les parois, que les vapeurs parfumées jaunissaient d’une mousse de champignons, rendant nécessaire une nouvelle couche de chaux annuelle (Li Fu s’y mettait avec femme et enfants, c’était une joyeuse journée de travaux, de la blanchisserie s’échappaient des panaches de poussière, poétique et nocive), avaient été redoublées de fines plaques de marbre pistache veiné d’argent ; les néons (à qui Li Fu et les siens, femme et enfants sans exception, devaient leur acuité visuelle exceptionnellement réduite) avaient fait place à des sortes de lustres aériens, aux lignes douces, relevées ici et là de tubulures de cristal. Tout, en un mot, avait été mis en œuvre pour que les locaux puissent, à court terme, accueillir dignement l’une ou l’autre des enseignes de luxe qui, depuis quelques années, ouvraient des succursales dans le quartier.

Les lieux pourtant s’obstinaient à demeurer vides. Le propriétaire, qui vivait à l’étranger, en avait confié la vente à une gérance : d’élégantes affichettes sobres avaient été placardées bien en évidence contre la façade, de la rue on ne pouvait pas les manquer. Sans doute aussi des annonces avaient-elles été passées. Des gens, disait-on, venaient visiter. Soudain, la rumeur courait : la surface avait trouvé preneur, ne tarderait plus à être réinvestie, la date d’ouverture serait bientôt révélée, le traiteur était déjà réservé – on aurait droit le jour de l’inauguration à des croustillances de saumon, des chips de roquette, une tapenade d’anguille du Japon, et des crus rares, Châteaux Sainte-Hildegarde 84, champagnes tièdes et, pour accompagner les mignardises, un vin de cèdre libanais, un vrai miel, une succulence, avait assuré le traiteur, le teint verdâtre, la lèvre humide. La date arrivait et repartait sans que rien ne bouge. Soir après soir, la boutique creuse diffusait les mêmes lumières-fantômes, qui se consumaient dans la lame d’air emprisonnée par le double vitrage (une technologie révolutionnaire, écologie et sécurité, pas de déperdition d’énergie, et une solidité à toute épreuve, on pouvait balancer des pavés dans cette vitrine qu’elle ne s’en porterait pas plus mal, avait paraît-il assuré le représentant un peu mafflu).

Des années plus tard, après que femme et enfants, obèses et de guerre lasse, avaient quitté Li Fu (émigré pour sa part dans une banlieue nord où, délaissant le monde odorant du burger végétarien, il s’était selon certains dires reconverti dans le secteur financier), son mantra orientalisant s’entendait toujours dans le quartier. Mais rien, dans ces mots que l’on prononçait comme n’importe quelle phrase toute faite – les derniers seront les premiers, Morgenstund hat Gold im Mund, je mourrais sans toi –, rien ne subsistait de l’ancienne blanchisserie dont ils étaient issus (une blanchisserie, pour tout dire, à l’hygiène franchement douteuse où de toute façon personne n’allait jamais, ce n’est après tout pas pour rien qu’elle avait fini par fermer), cette blanchisserie que rien, des années après, n’était venu remplacer. Mais le mantra subsistait. L’huile et le savon s’étaient en quelque sorte émancipés de leur enveloppe matérielle, douce et glissante, scintillante, lubrifiée, pour prendre, dans le quartier, de vastes airs d’emblèmes ; l’huile et le savon devenus, avec le temps, les armes héraldiques, d’or et d’hermine, les armoiries incompréhensibles et irremplaçables de ces années-là.

 

Bruno Pellegrino, PIJA 2008, 2 mai 2015, 12h-14h

 

 

Les armoiries incompréhensibles et irremplaçables de ces années-là me donnaient la nausée ! Je ne voulais plus les voir. L’insoutenable lourdeur du néant rendait mes jours les uns plus atroces que les autres. Et c’est alors que je le vis. J’ai médité un moment, assez long d’ailleurs, en regardant son visage ; je ne savais pas ce qu’il fallait faire. Alors, sans réfléchir, je me lançai dans l’eau :

« Salut ! ça va ? Je m’excuse de t’interrompre mais quelque chose est arrivée en moi. Je ne sais pas comment le formuler… mais j’ai senti que je devais venir te parler. En fait je me suis dit que si je ne venais pas te parler, bah j’allais le regretter toute ma vie. Crois-tu en l’âme-sœur ? Enfin, non bien entendu… et moi non plus d’ailleurs. La logique, il n’y a que ça de vrai. Je n’aime pas ceux qui s’en prennent à la logique, elle n’a jamais fait de mal à personne, loin de là. Mais des fois elle fait chier la logique. Et c’est toujours la même chose. Alors laissons-là tomber un moment et donnons-nous un moment ce loisir de réfléchir instinctivement. Mais je ne sais pas comment formuler mon propos. Si je ne t’avais jamais parlé, je ne sais pas pourquoi, j’aurais eu l’impression de partir en patatras et de tout casser.

Tu sais, je n’ai jamais parlé comme ça à qui que ce soit et je ne le ferai probablement jamais. Je ne sais pas si tu connais un ancien philosophe hollandais qui jadis nous a appris que nous n’étions pas libres, mais en fait si ? Non ? Tant pis. Bref ce personnage nous a enseigné que toute joie est un passage d’une moindre perfection à une plus grande perfection. La tristesse est l’inverse. Tous nos sentiments sont dérivés de la joie, de la tristesse et du désir. La joie est donc la matrice de tout affect positif et quiconque s’en prendrait à la joie devrait être considéré comme un potentiel tyran. Toute action qui serait poussée par la crainte, et donc par corolaire par la tristesse, serait vouée à la souffrance. Donc on ne doit pas agir par crainte, mais par joie. Et moi j’ai décidé d’obéir à la joie en venant te parler. On ne se connaît pas, on n’a peut-être rien en commun et pourtant notre rencontre était inévitable. Tu sais, je ne crois pas au destin, mais il n’y a rien qui me pousse à croire que nous avons un libre-arbitre magique qui nous donnerait la possibilité du choix. On ne fait aucun choix, on les a tous déjà faits. Et on ne doit pas méditer si on peut faire de choix ou pas, mais comprendre pourquoi on les a fait. Quel est l’affect qui nous a poussé à agir ainsi ? Peut-être qui si j’étais né dans une tribu de Nambikwaras en Amazonie je n’aurais pas fait les mêmes choix que ceux de la vie que je mène : je suis déterminé. Et donc si je ne fais aucun choix, je dois comprendre pourquoi je suis venu te parler. C’est vrai après tout, qu’as-tu de si particulier qui m’aie attiré chez toi ? J’avoue être incapable de le comprendre, mais j’y arriverai certainement au final. Tout ce qui existe possède une explication, mais ne la cherchons pas pour l’instant. Non ! En ce moment même, ce qui prime c’est la joie. La joie que tu pourrais m’apporter, que je pourrais t’apporter. Que nous pourrions nous apporter mutuellement. Je ne sais pas qu’en penses-tu ? En tenant compte que nous ne sommes pas libres… enfin pas vraiment. La liberté n'est pas égale à la contingence. La liberté est égale à l’effort de persévérer dans son être. Donc nous sommes libres, mais immanents.

Donc posons notre équation :

Soit x un jeune garçon et f la propriété de tomber amoureux, g la propriété viser la joie et h la propriété connaître la béatitude.

Alors pour tout x appartenant à ce monde, il existe un y tel que [f(y) <=> g(x)] => h(x ; y)

Je me fais comprendre ? Non ? C’est pas grave au fond car… enfin si c’est grave ! Mais c’est pas important car au fond l’essentiel est de… non ce n’est pas négligeable. Il faut qu’on comprenne toujours ! Toutes les questions ont une réponse et je ne peux pas accepter ce que je fais au fond.

Je suis dans l’absurdité !

Mais alors tout ce que je viens de dire est faux ? Ce serait horrible de ma part. Suis-je celui que je dit que je suis ? Mais bon sang où je vais ?! Non il ne le faut pas. C’est seulement que je n’ai pas la réponse pour l’instant, mais je la trouverai j’en suis sûr. Peut-être que Pedro avait raison :

Qu’est-ce la vie ? Une frénésie.

Qu’est-ce la vie ? Une illusion,

Une ombre ou une fiction.

Mais ce serait horrible alors si nos songes n’étaient que les reflets de nous mêmes. Rien n’aurait d’intérêt et mon désir pour toi ne serait au final que mon propre mauvais désir pour moi-même.

Peut-être qu’il avait tort, cela est aussi probable, tout comme moi je peux aussi avoir tort. D’où vient l’erreur ? Pour le Français de l’application du jugement antérieur à la connaissance de x. Pour le Hollandais de l’incapacité à comprendre les causes qui nous déterminent. Et je cherche ces causes qui me déterminent, peut-être les trouverais-je et alors la béatitude sera à moi. Peut-être que non, et je resterai l’esclave des passions pour l’éternité.

D’ailleurs tu y crois-toi à l’éternité ? Moi je pense que non, mais en fait si. Tout n’est qu’éternité, étendu et infini. Tu crois en Dieu ? Il y avait un Allemand qui disait que Dieu est mort. Moi je ne dirai pas que Dieu est mort, ni que c’est aucune substance ; au contraire il est LA substance, l’étendu et l’infini. Il est tout ! Il n’y a pas d’arrière-monde, de paradis, d’enfer ou de purgatoire. Il n’y a que LA substance et elle est tout. Et ce n’est que par la compréhension de tout que l’on parviendra à tout connaître. Vois-tu, on a trois genres de connaissances. La première consiste en l’instinct qui n’apporte pas grand chose au final. La deuxième est la méthode d’induction qui est celle qu’on applique partout dans tout ce qu’on sait. On sait que le soleil se lèvera demain car on n’a jamais vu un jour où il ne se lève pas. Mais il suffirait qu’un jour il ne se lève pas pour qu’on élimine la règle qui veut qu’il se lève tous les jours. Puis vient le troisième genre de connaissance qui est la méthode de déduction, l’inverse de l’induction. Cette méthode voudrait qu’en partant du monde à l’état pur, on parviendrait à connaître chaque chose dans son ensemble à l’infini. Ce type de connaissance nous offrirait l’éternelle béatitude !

Mais moi j’y parviendrais jamais. Je ne suis même pas sûr d’avoir le deuxième genre de connaissance. Je me fie trop à mon instinct. Malgré ma volonté d’y mettre de l’ordre, je ne comprends pas ce monde. Mais je résiste !

Enfin bref… je suis allé un peu loin dans mon délire et actuellement je pense que j’ai réduit toutes mes chances à néant de te plaire. Tu dois me prendre pour un malade mental psychorigide, malsain et pervers. Et je ne le suis pas pourtant. Je ne veux de mal à personne et personne ne m’a fait du mal… mais personne ne me vient en aide. Alors pour ne plus avoir de comptes à rendre à personne, il vaut mieux que je reste en compagnie de personne vu qu’il n’y a personne à qui je risque de faire du bien, même si je ne suis l’ennemi de personne.

O Pourquoi !? Pourquoi !? Je suis vraiment désolé de t’avoir dérangé, j’espérais parvenir à me faire aimer, mais je pense n’arriver qu’au résultat inverse. Il doit y avoir une erreur dans mon équation de base. »

Et c’est alors il me répondit :

« Tu n’as jamais eu tort ; ton équation est et a toujours été juste : et c’est pour cela que je t’aime. »

 

Alejandro Cely, PIJA 2014, 2 mai 2015, 14h-16h

 

 

« Tu n’as jamais eu tort ; ton équation est et à toujours été juste : et c’est pour cela que je t’aime. »

La fille à ma gauche referme le Cosmopolitan qu’elle feuilletait, elle a dû remarqué qu’il datait de 2013. J’insiste un peu dans ma lecture :

« La fusion de nos âmes est chimique, nos natures profondes, en s’unissant, forment un corps nouveau, une identité qui nous appartient. »

J’abandonne et repose le livre sur la table basse. La couverture est cornée, mais les pages de la fin solidaires, personne n’a jamais attendu si longtemps. Une porte s’ouvre, une femme brune aux longues jambes pudiquement couverte par sa jupe crème. Elle a des lunettes, mais j’imagine que ça n’a pas beaucoup d’importance. La fille à ma gauche se lève.

– Bonjour Sophie. Vous êtes en avance, je ne vous attendais pas avant 15 heures.

– Il fallait que je vous parle.

– Ecoutez, il faut que je m’occupe de monsieur, c’est son tour vous comprenez, mais nous aurons tout le temps de discutez, à 15 heures, comme convenu.

Elle tourne son sourire blanc dans ma direction.

– Vous devez être Paul ?

– C’est moi.

– Je vous en prie.

Pas de divan en cuir, je suis né trop tard, ça devait être intéressant le cabinet d’un psychologue, dans les années soixante. Fauteuils de daim moutarde. Et puis là c’est le moment où tout bascule, le moment où j’ai une idée qui m’éclate dans un coin de la tête. Une mauvaise idée, probablement, ce sont les plus drôles. Je n’hésite pas une seconde et me glisse dans la peau de mon nouveau moi. Je m’assieds dans le fauteuil de droite, jette un coup d’œil méfiant à la fenêtre, me relève et prend possession de celui de gauche. Le Dr Meylan ne bronche pas.

– Quel âge avez-vous Paul ?

– 20 ans en août.

– Donc vous avez 19 ans actuellement.

– Vous ne me croyez pas ?

– Si bien sûr, est-ce que je ne devrais pas ?

– Il paraît que je fais plus vieux, qu’est-ce que vous en pensez ?

– Vous savez à mon âge, 19, 20 ans, il n’y a plus beaucoup de différence.

– Quel âge avez-vous ?

– Je ne crois pas que ce soit la raison de ta présence ici. Alors Paul, tu as raté ton permis de conduire ?

– Pourquoi vous me dîtes « tu » ?

– Je peux arrêter si ça te dérange.

– C’est parce que je suis jeune ? J’imagine que moi je n’ai pas le droit de te dire « tu » ?

– Ça ne me dérange pas.

– J’ai effectivement raté mon permis de conduire.

– Pourquoi ?

– Ça dépend.

– De quoi ?

– Bah, la première fois je pense que je n’étais pas prêt. La deuxième fois j’avais le rhume des foins. La troisième fois l’expert avait une sale tête.

– Est-ce que tu trouves qu’il a été injuste envers toi ?

– Non.

– Non ?

– C’est ce que j’ai dit.

– Tu veux bien développer ?

– C’était plus fort que moi, je ne pouvais pas le sentir ce type. Je veux dire, comprenez-moi, je n’avais pas envie de le relier à un souvenir aussi important que l’obtention de mon permis de conduire, c’était lui donner une importance dans l’histoire de ma vie qu’il ne méritait pas. Je n’ai pas envie de me souvenir de sa tête dans vingt ans, quand il faudra raconter mon examen à mes enfants.

– Mais est-ce que tu ne t’en souviendras pas quand même, est-ce qu’avoir raté ton examen n’est pas important au même titre que l’avoir réussi ?

– Non. Comme vous devez le savoir j’ai raté trois fois mon permis. Et il n’y a qu’une seule réussite.

– Paul, quand tu es entré dans cette pièce tu t’es assis dans le fauteuil de droite. Ensuite tu as changé d’avis et de fauteuil, est-ce que tu peux m’expliquer pourquoi ?

– Je suis droitier. Ce qui veut dire que l’hémisphère gauche de mon cerveau domine sur celle de droite. Le fauteuil de gauche devrait m’aider à me concentrer.

– Est-ce que tu as l’impression que tu es là pour te mesurer à moi ? Comme pour un combat ? Est-ce que tu te sens sur la défensive ?

– Non.

– Pourquoi est-ce que tu es là, Paul ?

– Parce que j’ai raté mon permis trois fois. Ils vous envoient consulter un psy.

– Qui « ils » ?

– Le gouvernement, l’Etat, la société, les bolchéviques, je sais pas, ceux qui envoient la lettre, le service des autos.

– Tu n’es donc pas ici de ton plein gré.

– Est-ce que vous recevez beaucoup de gens qui viennent volontairement ?

– Paul, pourquoi penses-tu que tu aies raté ton permis ?

– Vous avez déjà posé la question il me semble.

– Est-ce que tu veux bien essayer de me répondre avec un autre point de vue ?

– Un autre point de vue que le mien ?

– Disons d’une manière différente ?

– Je peux essayer, mais ça risque de prendre du temps, c’est un peu compliqué.

– Tu as tout le temps qu’il te faut.

– Et puis c’est un peu personnel, je n’en ai jamais parlé à personne, même ma mère n’en sait rien.

– Je suis là pour ça.

– Bon, alors, si je rate mon permis, c’est de ma faute.

– …

– Vous ne réagissez pas ?

– Je t’en prie Paul, continue, on est là pour que tu parles toi, pas moi.

– Vous savez, je conduis bien, j’ai toujours su conduire, déjà tout petit mon père me prenait sur ses genoux et c’est moi qui tenait le volant. J’aime d’ailleurs beaucoup ça. Seulement à chaque fois que je suis allé passer mon examen, j’ai fait en sorte d’échouer. Au début tout allait bien, mais il y avait toujours un moment où j’avais un doute. Une idée qui s’infiltre, s’insinue, parasite. Et si c’était dangereux que quelqu’un comme moi conduise ?

– …

– J’aimerais quand même bien si vous pouviez dire quelque chose.

– Pourquoi est-ce que tu penses que tu serais dangereux ?

– L’autre jour j’étais dans le train, il y avait une jeune fille. Des collants noirs, sans accroc, c’est rare vous savez. Et puis une jupe pas trop courte. Dix ans de bonnes notes gravés sur son front. Probablement les yeux de sa mère. Et moi je ne pouvais pas m’empêcher de me dire : « C’est dommage. »

– Qu’est-ce qui est dommage Paul ?

– Qu’elle doive mourir.

– Comment ça ?

– Eh bien je ne sais pas, de l’imaginer, avec ses cheveux blonds tout tâchés de sang, son petit chemisier déchiré, et de la boue sur ses joues, je trouvais ça dommage.

– Pourquoi est-ce que tu l’imaginais comme ça ?

– Parce que je savais qu’elle devait mourir.

– Comment est-ce que tu le savais ?

– Parce que j’allais la tuer.

– Pardon ?

– Je trouve que vous réagissez beaucoup depuis un moment, je croyais que c’est moi qui devais parler ?

– Tu te rends compte que ce que tu me dis est grave ?

– Qu’est-ce que vous pouvez en savoir ? Vous ne m’avez même pas écouté jusqu’au bout.

– Je t’en prie, continue. Est-ce que tu lui as parlé ?

– Non.

– Est-ce que tu lui as fait quelque chose ?

– Non. Elle est descendue à Rolle. J’allais à Morges. Mais vous ne comprenez pas portée de ce que je vous explique-là. L’autre jour j’étais avec mon père dans la voiture, on allait au Salon du livre, à Genève, vous avez dû en entendre parler, c’est les grandes affiches blanches avec des phrases sans queue ni tête dessus, les slogans que personne ne comprend. On était dans la voiture. C’est lui qui conduisait. Il voulait aller voir pour des livres de permaculture ou d’agricultures biodynamique, je ne me souviens plus, des livres qu’on trouve sur les stands tendus de tissus orange avec des vendeurs en sarouel. Il me parlait d’un truc qu’il avait lu dans le journal. J’avais lu le même journal et je n’arrivais pas à le lui dire. Quand il parle, ça coule. Bref, cette conversation m’emmerdait. Je me sentais lourd. Il faisait chaud, ça sentait la voiture, et puis il y avait la radio qui grésillait vaguement. J’hésitais à me laisser couler dans la mousse bon marché du siège, à y disparaître pour toujours. J’ai regardé le profil de mon père, on a le même, sans les lunettes de soleil. Je me suis dis qu’il n’aurait pas dû choisir cette chemise ce matin. Ça m’a énervé. J’ai regardé ses mains sur le volant. Des mains de vieux. Avec des taches, des veines, comme autant de gros vers rampant sous la peau. La laideur de la beauté de la vie. Je m’égare. Bref, je touchais son coude, ça poussait le volant, on heurtait la glissière, et c’était fini.

– Est-ce que ton père a remarqué quelque chose ?

– Il y a un moment où il m’a traité de petit con, mais c’était une façon de parler, je ne crois pas que ça avait un rapport profond.

– Et pourquoi est-ce que tu n’as rien fait ?

– Comment ça ?

– C’est la deuxième fois que tu me parles d’un fantasme de mort, voire de meurtre, qui semble irrépressible mais auquel tu ne cèdes pas.

– Mais… qui a dit que je ne l’avais pas fait ?

– Tu… tu as poussé le coude de ton père ?

– Oui.

– Tu as eu un accident de voiture ?

– Non. Mon père m’a giflé. Ça m’a réveillé.

– Tu sais ce que je pense ?

– Non, mais je m’en fous un peu, on es là pour moi, non ?

– …

– Je vous ai blessée ? Je vous en prie, parlez, ça ne me dérange pas, ça m’intéresse même, après tout c’est pris en charge par l’assurance complémentaire de ma mère, parce que je n’ai pas de boulot, ou peut-être que ce n’est pas lié.

– Paul, je pense que tu te moques de moi.

– Vraiment ?

– Oui, je pense que tu n’avais pas envie de venir, j’ai tort ?

– C’est une question compliquée, on ne vous as jamais dis de ne pas mettre de négation dans vos questions ?

– Je pense que tu es frustré par tes échecs consécutifs, humilié qu’on te force à aller voir un psy, qui plus est une femme, et que tu as décidé de jouer avec moi en inventant n’importe quoi qui te semblait le plus à même de me déstabiliser.

– Vous n’êtes pas psy, les psys posent des questions, ils ne répondent pas.

– Il reste cinq minutes à notre consultation, est-ce que tu as envie d’ajouter quelque chose ?

– Vous estimez à combien le pourcentage de chance de passer mon permis ?

– Ça dépend.

– De quoi ?

– De moi.

– Est-ce que vous êtes en train de me faire des propositions socialement discutables ?

– Pardon ?

– Je n’ai rien contre les femmes mûres, en revanche je préfère les blondes, vous pourriez m’arranger quelque chose avec la fille dans la salle d’attente ? Sophie, c’est juste ?

– Vous n’aurez jamais votre permis, j’y veillerai.

Je suis rentré à la maison. Ma mère avait fait des crêpes. Ça n’a bien sûr rien à voir avec le reste de l’histoire.

 

Cécile Racine, PIJA 2013, 2 mai 2015, 16h-18h

 

 

Ça n’a bien sûr rien à voir avec le reste de l’histoire : « Salut les prolos ! » Il a gueulé trop fort quand on est entrés dans le wagon de deuxième classe. Tout le monde a entendu. Mais je crois que ça a fait monter un petit truc marxiste acidulé dans tous les gens assis. Et ils suivaient le péristaltisme du train avec leurs corps mous. C’est con mais c’est rassurant les suiveurs.  On s’est casés dans l’entre-deux wagons crasseux et branlant. On voulait sortir dans un endroit un peu orange et avec un cactus. Ou plusieurs. Pour l’instant c’était que des longues routes plates genre mauvaise Amérique. Il y avait encore une odeur de trucs virils grillés qui émanait de derrière nous à gauche. On l’a suivie jusqu’au wagon restaurant. Un peu trop miteux avec des vraies banquettes rouges. Le patron était enveloppé dans un marcel gras comme les tas de bouffe dans les assiettes des gens névrosés parce qu’ils devaient manger dans un wagon-restaurant. Dans les fenêtres il y avait que des vieux marécages dégueulasses et tièdes. J’ai commandé de la vraie viande de mâle à manger avec les doigts et un milk shake pour faire comme dans Pulp Fiction. Le paquet en marcel a broyé avec ses mains des bananes grillées avec du lait et de la glace vanille et du miel et des fraises. Il a bourré ça dans un verre avec une grosse paille et me l’a jeté à la gueule avec une désinvolture de prolo, justement. Quand les trucs derrière le rideau sont devenus orange, on est sorti. Il y avait plein de vieux scandinaves qui taillaient du bois magique, encore. Au milieu d’une énorme botte de foin, un grand type tout raide s’écrasait des clopes dans les mains. On voulait lui parler parce que le désespoir fait demander des trucs aux gens slaves qui s’écrasent des clopes dans les paumes, surtout. Il m’a dit qu’il sentait rien parce qu’il venait d’Ukraine. Et que ses tissus nerveux étaient amers à cause des contraintes de partout. Du coup j’ai essayé mais ça brûle. Il m’ dit que c’était aussi une question de sous-sols d’esprit. Et que si tu te posais à l’étage animal tu étais beaucoup plus puissant. C’est quand même con, on est des animaux mais on sait plus courir et avoir mal et bouffer comme des tigres. Le seul truc qui nous reste c’est un petit métabolisme de tapette qui tiendra pas trois tours de l’évolution. Le seul truc qui nous reste c’est la reproduction. Ça a plus de sens. L’être humain est devenu une tapette. Désolé. Après il ne parlait plus parce qu’il continuait d’écraser des clopes non stop entre ses doigts crépus. On voulait retourner mais pour aller vers un point fixe. Il y avait plein de bruits perdus entre les bouts de bois en bordel qui faisaient Dirty Old Town quand on les écoutait tous en même temps. Sauf que personne arrive à percevoir toutes les vibrations simultanément. Il parait que même les atomes vibrent. En même temps que tout le reste. On est même pas foutu de les écouter. J’imaginais comme ce serait apaisant pendant les longs silences à table dans les repas de familles, si on entendait une vibration tiède en permanence. Il y a tellement de trucs par lesquels on refuse de se laisser envelopper. Après il y avait des vieilles B.O. de Tarantino qui sortaient d’un sous sol avec des effluves mortes. On est descendu comme des reptiles. Dans le fond il y avait un groupe de marginaux du néant d’ici. Comme si on prenait ce qui restait d’un passage de la société à l’entonnoir. Des lambdas dégingandés qui ingurgitent des trucs un peu culturels et se mettent en rond sur des canapés verts mielleux moches, et qui y restent des plombes pour parler de philosophie et de cul. Et des fois les deux en même temps. Parce que sans ça ils existeraient pas. Ils bouffent du Sartre et des mangues vertes dans les sous-sols. Rimbaud a un potentiel nutritif assez élevé niveau textures. Sartre par contre moins. Ils le trouvent trop sec. D’ailleurs je l’aime moins depuis que j’ai appris qu’il s’était fâché avec Boris Vian parce qu’il l’avait appelé Jean-Sol Partre dans L’Ecume des jours. Moi j’aurais donné n’importe quoi pour avoir mon nom écorché dans L’Ecume des jours. Quand ils nous ont vus entrer ils ont même pas arrêté l’orgie spirituelle en cours. Heureusement. Tout était humide et sentait les vieilles mines de charbon avec des ouvriers italiens et tout. Du coup j’étais lassé. Il me fallait une nouvelle dose de Beau, de précieux, de lumineux et de pastel qui scintille. Genre une fille lisse dans un jacuzzi turquoise. Heureusement qu’on avait atterri pas loin d’un espèce d’oasis fuchsia avec des putes exotiques. Elles se roulaient dans de la ouate en se foutant de nous parce qu’on n’était que deux nouveaux paumés à être descendus du train dans la première illusion venue. Le sol ressemblait à celui de Burning Man, mais elles elles étaient colorées comme un Gauguin sous LSD. Leurs contours étaient bancals. Il y en avait partout. Du faux charisme en plastique pour les allumés tristes. Elles savaient vendre de la ouate imbibée d’extase déchéante à monsieur paumé qui essaie de se restaurer dans le monde artificiel de la sortie du train pourri. Même la crasse était luxuriante. Il faisait encore assez tiède. Elles avaient pensé à tout, on est beaucoup mieux à la température d’un utérus que dans un froid dégueulasse qui pique ce qu’il reste de notre pauvre métabolisme d’évolué. Il nous reste tellement peu d’animal et on l’emploie à se plaindre.  Elles avaient toutes l’air d’humeur  moite mais agréable. Elles avaient des rires gros et machos mais dans une hystérie féminine. Parce que oui les femmes sont hystériques, c’est bien connu. Elles s’étaient presque résignées à être féminines mais elles étaient condamnées à le rester, sur la même piste que leurs rires d’hommes. Ça faisait un accordéon de volupté, avec des guirlandes de scarabées grouillantes tout autour. Le grésillement moiré du soir sourd des petites villes perdues s’accrochait autour des brochettes luisantes sur les grills aux balcons des immeubles, avec du poulpe et des fruits viandeux encore moussants. Cet ilot de désillusion était un petit temple de l’exploitation des seules parties animales qui restaient encore avides de tout dans nos êtres stagnants. Je sais pas si ça donnait de l’espoir ou un confort dans le désespoir. Mais dans le fond c’était une espèce d’abandon pas désagréable. On a bien fait de descendre du train là où c’était encore un peu orange. Ça prédit toujours quelque chose de confortable. Même si c’est en plastique. La limite est tellement faible face aux trous dans l’entrain. Les vieux scandinaves avec leurs couteaux s’acharnaient à mettre de l’ambre dans leurs sculptures de doyens. Ils n’entendaient plus les frémissements de l’ilot charnel et vibrant. De toute façon ils s’en foutaient, ils avaient des trucs à faire, eux. Les seuls qui n’étaient plus des épaves c’étaient les vieux résignés qui ne savaient toujours pas pourquoi ils s’étaient échoués ici. Je me demande si tous les perdus ici avaient pris le même train que nous, et s’étaient dis qu’il fallait descendre là ou ça commençait à devenir orange avec des cactus. Faut croire que ça attire les désespérés comme des grappes de mouches agglutinées mollement à la chaleur du reste. Il leur faut des trucs qui remplissent leurs carcasses vides. Des odeurs intenses qui se mélangent depuis partout, des mouvements organiques dans l’air et des reflets qui brassent l’eau assez violemment pour les faire se sentir plus pleins. Le train ne repassera plus par la bulle. L’extase du triste remplit les grilles de plans de vie qui me restaient à combler. La quête de la complaisance. Ça nous dégoûtait mais on y restait comme des cons. J’avais envie d’aller de ce pas nous flouter l’esprit. Un alter-ego d’infortune ça se brouille aux spiritueux au même rythme et avec la même productivité que soi-même. On est entrés dans une taverne saloon pub dépeinte qui sentait la friture sucrée et des effluves de trucs corsés qui imbibent l’esprit des hommes tristes ou déjà saouls. Et la noix de coco grillée. On a commandé des shots dans des bouts de cactus. Le but c’était de s’extirper les pensées profondes de l’inconscient avec des liqueurs ancestrales pour mieux comprendre où on irait en sortant de la bulle.

On est sur terre pour comprendre ce qu’on fout là, je crois. Bien vu. On est tous poète quand on est bourré. Je me demande si c’est ce remous de cactus qui crée ça ou si on a tous un putain de philosophe desséché au fond des tripes et qu’il attend son cactus bidistillé avant de livrer son art. Au fond c’est pareil. On ne savait toujours pas ce qu’on ferait en sortant de la bulle. Des enfants ? Un travail productif ? Un arrangement de karma pour espérer retourner dans la bulle après ? Ou au moins satisfaire le démiurge névrosé du dessus ? Super. En fait on aimerait juste réapprendre à être des animaux qui fonctionnent par pulsions. Ça nous obsédait encore. On a cherché toutes les occasions de se rapprocher du reptile commun qui régit les ordres métaboliques et les rythmes ethniques universels. Il y en a tellement peu. Chercher de la bouffe avec ardeur parce qu’on a faim. Se déshabiller pour se reproduire. Chercher à apprivoiser les trucs plus forts que nous. Réagir à des dents ou des yeux à 180 degrés dans notre champ de vision. Avoir des réflexes. Courir quand on entend un bruit. Sentir l’adrénaline glacée qui coule verticalement le long du dos, des fois. C’est rare. Tout ça c’est trop rare.

La nuit dans la bulle est tombée. Enfin disons qu’il n’y fait jamais jour. Et jamais nuit non plus. Mais vers 22 heures le ciel se brassait encore et les particules électriques le rendaient plus violet que d’habitude. Et le tiède de la bulle se corsait en très chaud dans ses oasis et en frais tout autour. Et la terre de Burning Man devenait des marécages avec des pousses emballées dans de la chlorophylle. Les oasis ravalent leurs hôtesses, leurs rires et leur gestuelle. Les pubs digèrent aussi les vieux paumés de fond de banquette. Et tout est recraché le lendemain, avec cet air de largué au milieu de rien propre à tous les gens de la bulle. Demain on retournera dans le monde construit, avec ses trucs clairs qui ont un but. On va produire pour produire, avec tendresse. Foutu pour foutu, autant se laisser rejeter dans le concret. Et on cherchera toujours, autant qu’on pourra, cette sphère de fond de nous.

Je m’appelle Simon Falquet je suis roux et gentil et je vais vous raconter l’histoire d’une petite abeille qui était malade.

 

Nina Pellegrino, PIJA 2014, 3 mai 2015, 10h-12h

 

 

Je vais vous raconter l’histoire d’une petite abeille qui était malade.

C’est l’histoire d’une petite abeille qui est née malade. Malade de pas grand chose, rien que pas grand chose finalement puisqu’elle avait bien rien qu’une petite aile cassée dès la naissance. Elle tâchait de voler ce qu’elle pouvait au mieux, elle papillonnait et parfois ça lui allait pas si mal. S’il s’agit de lui trouver un nom, et puisque je me retrouve quelque part à tenter d’improviser un truc à partir d’une phrase sortie du chouette humour de Nina, alors j’imagine que c’est bien forcé qu’on va devoir l’appeler, eh bien, Nina.

La petite abeille Nina a passé par bien d’immenses épreuves depuis qu’elle est née jusqu’à ce qu’elle grandisse. Et voletant papillonnant elle fait toutes les fleurs qu’elle peut se permettre, et ce n’est pas grand chose pour les yeux d’un homme mais tout de même bien assez pour une aile cassée. La pauvre.

Dans L’Insoutenable Légèreté de l’être, Kundera fait vivre un couple au milieu d’une campagne avec une chienne nommée Karénine. Prénom célèbre et qui ma foi lui va bien. Un jour un personnage, je ne me souviens plus lequel, fait un rêve avec la chienne Karénine dedans, toute joyeuse et qui accouche d’un croissant et d’une abeille. Nina est peut-être la petite abeille de la chienne Karénine et peut-être que son frère est un croissant alors. Il n’y a aucune raison d’en douter j’imagine.

Perdue dans ses fleurs l’abeille Nina rêve parfois qu’elle est plus en forme que ce qu’elle n’est avec sa petite aile cassée, et d’un croissant. Son frère peut-être, aucune raison d’en douter. Elle rêve mais bientôt tout la ramène à ce qui fait d’elle ce qu’elle est : c’est-à-dire quelque chose de foutu, un peu. La ruche n’a pas grande place pour les choses foutues, les histoires foutues dès le début. Ici ça ressemble à une ruche, et je n’ai effectivement rien d’autre à proposer qu’une histoire foutue d’avance. Kundera aurait ri, mais je suis sûr qu’il est de mon côté, alors tant pis. Je parlais d’une petite abeille Nina. La pauvre.

Comme j’en parlais tout à l’heure, elle butinait rêvant de tonnes de choses, il arriva qu’elle se fît souffler sans prévenir par un formidable coup de vent. En effet, j’eus la bonne idée d’inclure au récit une péripétie fantastique : l’apparition d’un tout nonchalant joueur de cornemuse.

Le joueur de cornemuse était grand et propre sur lui. Mais ceci ne changera rien au reste de l’histoire. Il fanfaronnait dans tous les champs et s’arrêtait parfois, mais seulement parmi les fleurs innombrables. Il se trouve qu’il joue pour les fleurs, ou parce qu’il n’y a en dehors des fleurs plutôt personne pour l’écouter vraiment.

Soufflée loin de son butin, la petite abeille Nina n’avait pas la même adresse que ses semblables pour parer pareille bourrasque. Elle fit rien de moins que s’écraser sur le sol. Et bien contrainte de continuer son histoire, elle dut se relever tout de même encore une fois. Le joueur de cornemuse ignore tout de ce grand récit, et son pas le mène déjà bien plus loin, ailleurs, lui jouera pour les fleurs.

On retrouve notre petite abeille foutue encore une fois, peut-être cette fois pour de bon, rien de bon pour elle depuis le début de ce salon. A pied désormais, elle exerce à marcher ses menues pattes dans les carrefours de jeunes pousses bien trop hautes pour elle. Le début de l’histoire, c’était une petite abeille malade, et finalement la fin de l’histoire ne semble aboutir à rien d’autre qu’une petite abeille malade, et fracassée pour de bon.

Evidemment c’est la faute du joueur de cornemuse. Faute de souffle, mauvais coup de vent. J’ai de commun avec cet homme grand et sale une histoire de souffle ou d’inspiration. Imaginons que son histoire se prolonge. On imagine mal le voir vivre des aventures folles hors de ce champ de fleurs, pourtant il n’y a rien qui puisse l’arrêter dans sa course, pas même une petite abeille. Il pourra bien marcher ou courir en jouant de son truc, une heure comme un salaud sans panne de souffle jamais. Il en est certainement capable oui. Il vivra des histoires peut-être bien plus fournies que celle de Nina la petite abeille qu’on a laissé dans un monde trop grand, cassées les ailes, à casser ses six pattes pour trouver quelque chose ailleurs.

Je parlais tout à l’heure du rêve de Karénine, cette chienne adoptée par un couple tchèque dans L’Insoutenable Légèreté de l’être. Joviale et fidèle comme un soleil au milieu d’une histoire qui n’a fait rire personne, elle accouche un beau jour d’une petite abeille et d’un croissant : cela je l’ai déjà dit. Cette image est, je crois, l’une des plus légères qui soit. Après c’est impossible d’accoucher clairement d’un croissant et d’une abeille en même temps. Et que tout cela soit joyeux en même temps. Il n’y a pas d’accouchement joyeux, enfin ça me semble évident. C’est peut-être le prix à payer pour Nina, et sortir du ventre d’un rêve sans douleur c’était déjà bien trop lui offrir. Une petite abeille malade d’une aile cassée n’est alors pas moins chanceuse qu’une autre, simplement il lui faut comprendre qu’on ne naît pas chanceuse pour toujours. La vraie Nina, la jolie jeune auteure qui m’a précédé, a accouché d’une phrase aussi improbable que la rencontre d’une abeille et un croissant entre les pattes et la queue dansante d’une vieille chienne. Cette phrase, qui était la conclusion de son texte, s’est retrouvée en ouverture du mien : « Je vais vous raconter l’histoire d’une petite abeille qui était malade. »

Nina est une fille adorable et elle m’a voulu du bien, puisque j’avais décidé de jouer le jeu et d’arriver à ce salon sans aucune histoire en tête. Elle invente une phrase au moins aussi adorable pour me permettre de prendre un peu d’envol. L’idée ne sort à vrai dire pas de nulle part. Je pourrais vous raconter l’histoire qui a fait naître une petite abeille malade dans l’esprit de Nina, ou je pourrais vous raconter celle du joueur de cornemuse, finalement resté bien mystérieux à nos yeux. Il y a assez d’histoires à raconter, il s’en est déjà raconté des histoires ces derniers jours.

Tout le monde aimerait que la naissance soit comparable au rêve qui a fait sourire Kundera. Spontanée et riante. Je crois que c’est la même petite fête qui a eu lieu dans la voiture qui nous a menés ici, Nina et moi, la Nina de la phrase et moi qui m’amuse à jouer avec. Nina Karénine accouche d’une petite phrase rieuse et pour moi il s’agit de l’aider à vivre. Est-ce qu’il s’agit d’un échec, si la petite phrase perd ses ailes, soufflée par la cacophonie d’un salon grand et propre sur lui ? Entre deux questions cruciales il faut choisir, si l’on veut que l’histoire puisse avancer : s’agit-il de savoir si le joueur de cornemuse a fauté, ou faut-il continuer l’histoire tout de même malgré tout ?

A la première question il faut choisir de répondre non. La petite abeille a si peu d’importance au regard d’un grand monsieur cornemuse. C’est peut-être la faute de la petite abeille, son erreur est de s’être trouvée là. De n’avoir pas su regarder plus loin, prévoir, etc. A la deuxième question il faudra bien répondre oui. Mais comment peut-on croire possible qu’une abeille sans aile s’y retrouve dans la broussaille. Baudelaire parlait d’un albatros que ses ailes de géant blablabla. L’albatros malade devra danser dans un champ de fleurs qui s’en fout. Trop grand pour elle. La petite abeille, malade et condamnée dès les premières lignes n’a pas moins de chance qu’une autre. On lui a donné sa chance. C’est l’histoire d’une abeille qui tente d’apprendre à voler dans les fleurs, mais qu’on a fait naître malade et hésitante. C’est l’histoire d’une abeille qui montera pas haut du côté du soleil, qu’on souffle sans y penser. Kundera aurait ri longtemps de l’histoire du chapitre deux des naissances de Karénine.

Il y a tout de même toujours une histoire à continuer. Penché à la loupe dans un grand champ fleuri. Qu’un bulldozer a martelé de klaxons. Une abeille malade plie valises et s’en tire coûte que coûte baluchon sur le dos. Elle n’est ni triste ni furieuse, elle vivra quelques minutes encore sur ses deux pattes. Nina cherche un chemin, dandinant son dard jaune parmi des mottes. Sa course ressemble à une fuite. La terre sous ses pieds et tout ce qu’il y a de verdure tout autour ne laisse aucune trace de son passage. Ce n’est pas du courage quand elle insiste dans une direction ou dans l’autre, c’est plutôt la folie douce d’une chose qui voit son destin se faire malgré elle, sans haine et bien sûr sans colère. Ce n’est pas du courage, ça tient bien plutôt du désespoir amusé qu’on a de se voir marcher sur la terre avec six pattes inoffensives.

Il  faut en soi bien du chaos pour accoucher d’une étoile qui danse, a dit Nietzsche. Nina promène sous les étoiles son baluchon. Elle regarde dans le ciel briller les citations de Nietzsche, et puis choisit de poursuivre dans la même direction. Il ne reste à Nina que quelques instants à vivre, sous une nuit de projecteurs blancs. Elle frotte doucement les morceaux d’ailes qui ne sont pas encore tombés. Elle sera bientôt vite écrasée par les bottes d’un joueur de cornemuse pressé de rentrer chez lui.

 

Simon Falquet, PIJA 2013 et 2014, 3 mai 2015, 12h-14h

 

 

Elle sera bientôt vite écrasée par les bottes d’un joueur de cornemuse pressé de rentrer chez lui.

Elle sera bientôt écrasée par les bottes d’un joueur de cornemuse pressé de rentrer chez lui.

Elle sera bientôt écrasée par les bottes d’un joueur de cornemuse pressé de rentrer, lui.

Elle sera bientôt écrasée par les bottes d’un joueur de cornemuse pressé de rentrer.

Elle sera bientôt écrasée par les bottes d’une cornemuse pressée de rentrer.

Elle sera bientôt écrasée par une cornemuse pressée de rentrer.

Elle sera bientôt écrasée par une cornemuse pressée.

Elle sera bientôt écrasée par une cornemuse.

Elle sera écrasée par une cornemuse.

Elle sera écrasée, cornemuse.

Elle sera cornemuse, corne, muse,

Elle sera muse.

.

C’est elle qui blanchira son ciel, c’est elle qui noircira ses pages, c’est elle qu’on lira sur son visage. D’un rêve esseulé, d’une insomnie solaire, est née cette certitude, et il l’a accueillie comme s’il la connaissait depuis toujours, comme si elle n’était pas le simple résultat d’une fuite de mots, comme si elle était davantage que le fruit de son inconscience, que le fragile contour d’une pyramide solaire.

Les matins déteints d’octobre, c’est jusque dans les parcs de la vieille ville que le menait sa promenade quotidienne. Les pavés s’étiraient sous le soleil bas, les passants paraissaient un peu moins consistants, un petit éclat de l’été filtrait encore parmi les ombres de la foule. Les feuillages, moins touffus déjà, accordaient leurs teintes au toit des anciennes bâtisses. Un banc, deux trois volatiles, la torpeur de la ville en arrière-plan. Ce n’était pas tellement là qu’il venait chercher son inspiration. D’ailleurs, il se refusait à la chercherdans un lieu précis. Les habitudes, les rituels d’écriture, ce n’était pas tellement son truc, aimait-il à se répéter. Non, dans les parcs d’octobre, ce qu’il venait chercher, c’était l’air d’automne, un petit bout de saison qu’il emportait jusque chez lui, qui l’accompagnait jusqu’au soir et à travers ses nuits solitaires.

Des mois déjà qu’il ne sait plus très bien s’il dort ou non, la nuit. Les restes de lumière glanées au cours de sa balade du jour clignotent sur le mur de la cuisine, en un petit ballet rythmé. Est-ce qu’il écrit, est-il qu’il pense, est-ce qu’il parle ? Est-il vraiment seul ? Où est passé le monde ? Il ne voit plus les gens, mais leurs paroles dérobées se promènent encore dans sa tête

toutes ces femmes avec leurs nouveau-nés

avec leurs nouveaux nez

… t’façon ils se trouvent toujours tous un bouc émissaire

un bouquet misère

… t’as vu elle a des autocollants sur son anorak, mais oui, t’as vu là, la vieille dame avec son berlingot d’orange

lingot d’or ange

C’est une nuit comme celle-là qu’elle s’est égarée dans son existence. Cette présence. Celle qui depuis guide ses pas. Celle qui l’emmène respirer la ville lorsqu’elle est en vie, et jusqu’au parfum du printemps sur le bitume, les frais après-midis d’avril. Il ne réfléchit plus trop au sens de ses déambulations. La foule en bottes de pluie l’effraye moins. Les mots ont moins d’importance, ils n’impriment plus le poids de leur absence dans chacune de ses empreintes. Les passants ont enfilé un sourire par-dessus leurs pardessus.

Et ses soirs, il n’en doute plus, il les passe à écrire. Ecrire pour cette vaste lumière. Pour l’espace qui ne sera plus. Pour ce ruissellement horizontal, cette pluie de dormeurs au goût de possibles. Il ne se sent plus écrasé par la quête du mot juste, par un idéal d’écriture qui impose sa forme. Qui infirme sa prose. Il n’a plus peur des cornemuses, ni de ceux qui soufflent dedans. Il se laisse aller à la tentation du mot nouveau, plus proche de sa propre espèce de démence.

Ce qu’il écrit, c’est une tout autre question. D’ailleurs, personne ne se la pose réellement. Laissons donc au silence le privilège de l’ultime ligne…

 

Céline Bischofberger, PIJA 2010 et 2013, 3 mai 2015, 14h-16h

Facebook

  • Contact rapide

    Les Editions de l'Hèbe SA
    Chemin du Lac 39
    Case postale 45
    1637 Charmey
    Suisse
     
    Tél: +41 (0)26 927 50 30
    Fax: +41 (0)26 927 26 61
    contact[@]pija.ch
     
    www.ejmb.ch
    www.lhebe.ch
Nous écrire

PIJA 2019 : ce que la presse en dit...

La Pije

  • La Pije
    La Pije, c'est le journal papier du PIJA. Il y a une vie au sein du PIJA, mais aussi…
Voir